Sicario – Permis de tuer

Denis Villeneuve s’est fait une spécialité des noms pour longs courts. Là où un Jeunet ne peut s’empêcher d’y résumer ses films, le cinéaste québécois le plus en vue d’Hollywood, lui, préfère le taiseux. Voire le prétentieux. Maelström, Polytechnique, Incendies, Prisoners, Enemy : difficile de faire plus raccourci.

Des titres aussi courts que ses films sont longs. Ou longuets, c’est selon.

C’était d’ailleurs en soi tout le paradoxe du fer de lance de la pépinière cinématographique de la Belle Province, proclamé à grand cri cinéaste de génie avant l’heure et avant tout grâce à ses réussites formelles, sans pour autant avoir réussi à lever les doutes quant à son talent purement narratif et sa capacité à sublimer son sujet, sans se regarder filmer et par le fait-même, s’y égarer.

Visuellement superbe, bercé d’une lumière une nouvelle fois magnifiée par Roger Deakins, Prisoners avait ainsi certes marqué la rétine, mais peinait à convaincre les plus rétifs : maladroit émotivement, dramaturgie au rythme hoquetant, et surtout, une originalité aux abonnés absents.

Sans compter l’incapacité chronique de Villeneuve à générer envers ses personnages la moindre empathie, et ce d’aussi loin que remonte Incendies.

En somme, le syndrome de la plante verte : belle mais creuse, aguicheuse mais sans panache.

On présentait Denis Villeneuve comme le nouveau virtuose en tout, quand il ne livrait encore que du « sous ». Du sous-Fincher, du sous-Lynch ou du sous-Hitchcock : difficile de se faire une place au soleil à l’ombre des maîtres, quand l’hommage n’existe encore que par l’entremise de pompeux tics.

La question avec Sicario restait donc de savoir si Villeneuve allait enfin s’affranchir et définitivement grandir, en s’attaquant de front à Soderbergh et son Traffic.

Présenté lors du dernier Festival de Cannes, on ne peut pas dire que Sicario ait déchaîné la Croisette, bien au contraire. Pas assez osé, manquant de finesse, désincarné : Cannes, en bon pompier, a pris un pied certain à ne pas l’aimer. Denis Villeneuve subissant alors son premier retour de bâton, ses qualités par trop encensées devenant dès lors un boulet manifestement difficile à digérer.

Lorsque l’on connaît la mauvaise foi des festivaliers et leur propension à subir ou générer le buzz à contretemps, on se disait que malgré des critiques assez dures, c’était finalement plutôt de bon augure.

Et si Sicario ne déroge pas lui non plus à la règle du titre monoterme rythmant la filmographie de Denis Villeneuve, il faut désormais se rendre à l’évidence : si pour tout le reste, il y a MasterCard, il y a aussi et surtout un Villeneuve délaissant le moyen pour enfin devenir maître des siens.

Si certain(e)s préfèrent manifestement en siffler sur les bords de la Méditerranée, le metteur en scène québécois, lui, a cette fois livré de la (très) bonne came.

La séquence d’introduction donne ainsi immédiatement le ton. Plans larges, caméra à l’épaule ou au poing, Villeneuve nous assène un premier crochet, nous place sous pression, et engrange les points. La perquisition d’un pavillon résidentiel en banlieue de Phoenix par une équipe d’élite du FBI marque ainsi la première descente aux enfers du film, une plongée au cœur de l’horreur que Denis Villeneuve va rythmer à sa main, sans jamais dès lors relâcher son étreinte.

À ce titre, l’autre grande séquence de Sicario, celle d’exfiltration d’un membre d’un cartel mexicain à Ciudad Juárez vers les États-Unis, restera sans nul doute – et pour longtemps – un modèle du genre. Rarement une telle tension, une telle sensation d’oppression et de véritable plongée dans les méandres d’un enfer urbain tentaculaire et incontrôlable ne se seront montrées aussi prégnantes et immersives. Musique, bruitages bestiaux et métalliques à l’appui – excellente partition de Jóhann Jóhannsson -, Villeneuve personnifie un purgatoire à ciel ouvert, gangréné par la violence et la folie, contenu tant bien que mal par une frontière aussi poreuse que pourrie.

Toute polémique politico-politicienne stérile mise à part, la Juárez de Sicario marque indéniablement la rétine, choque l’imaginaire, retourne les viscères. Et qu’importe finalement sa représentation forcément fantasmagorique.

Amateurs et amatrices de réalisme, passez votre chemin. Villeneuve avec Sicario fait de la fiction, à desseins.

Les cartels et la drogue n’étant finalement que la peau du récit, là où on s’attendait à les y voir au cœur. Sans empêcher Denis Villeneuve de viser juste et toucher le nôtre.

Car au-delà de la tragédie quotidienne régissant la vie des mexicains pris au piège de ce pandémonium de sang et de plomb, ce qui meut Villeneuve tient davantage et avant tout dans la peinture de la faillite d’un système dépassé par les événements.

L’ordre et la morale aux sources d’un cancer qui tend à les ronger désormais de l’intérieur face à une menace sans fois ni lois, face auxquelles ces dernières se montrent impuissantes.

Le nord mexicain et le sud-ouest états-uniens ne font peu à peu plus qu’un, et l’érection d’un mur n’y changera rien. Un éléphant, ça Trump énormément.

Afin d’enrayer l’inexorable expansion des cartels, les États-Unis n’hésitent ainsi plus à clandestinement bafouer leurs propres règles, se jouant de la légalité pour mieux opérer dans la létalité, sacrifiant sur l’autel sécuritaire le respect de ses lois, de ses principes fondamentaux, de ses voisins et de leur intégrité territoriale.

Toute analogie avec des événements passés et présents au Moyen-Orient restant – évidemment – purement fortuite…

Si la fin justifie visiblement les moyens, reste que le chien enragé, poussé à bout, finit toujours par devenir aussi dangereux et incontrôlable que le loup.

Des problématiques fortes portées par les deux personnages principaux du film, Kate Macy/Emily Blunt d’une part, agente du FBI spécialisée dans l’appréhension et la résolution de prises d’otages et recrutée pour intégrer une troupe d’élite mise sur pieds pour lutter spécifiquement contre les cartels, et Alejandro d’autre part, Benicio Del Toro charismatique en diable, au passé et passif lourd, mercenaire en laisse de l’escadron sus-mentionné.

Si l’on est tombé à bras raccourcis sur le personnage d’Emily Blunt en raison de sa supposée fadeur, sa présence reste pourtant essentielle quant à la continuité et la cohérence du récit, symbolisant – sans réelle subtilité, mais avec une indéniable efficacité – cette Amérique naïve, parangon de vertu, aux idéaux mis à mal par une réalité de terrain qu’elle ne saurait voir.

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Si la lumière sera bien au bout du tunnel, tirant à vue recouvrée, nul salut ou échappatoire : ce sera la loi du plus fort ou choir.

Et au milieu de cette zone de non-droit, Benicio Del Toro – Alejandro mais dont le nom est Personne -, fantôme à l’efficacité à couper au couteau, saura évoluer au second plan tout en étant in fine fatalement le premier.

Par l’entremise de ces deux personnages, Denis Villeneuve réussit là où ses précédents essais échouaient invariablement : procurer un sentiment d’attachement, et immerger émotionnellement.

Somme toute manichéens mais bien dépeints, Kate Macy et Alejandro délaissent la diarrhée psychologique d’Incendies ou Prisoners pour aller à l’essentiel, et de Sicario, en ressortir tout le sel.

De manière générale, le dernier bébé de Villeneuve n’en manque d’ailleurs pas, et encore moins de panache.

Comme le veut la formule consacrée, sans maîtrise, la puissance n’est rien. Et Denis Villeneuve, en délaissant ses digressions passées de bon élève appliqué de côté, en a à revendre.

Sicario_hordeSans échapper aux références évidentes essaimant Sicario – notamment un plan d’une Horde Sauvage au crépuscule à tomber que Peckinpah lui-même n’aurait sûrement pas renié -, Villeneuve fait enfin sienne foule de techniques de mise en scène, et ce avec brio.

Michael Mann, Steven Soderbergh, les frères Coen, ou encore Kathryn Bigelow. Le québécois connaît le Cinéma et son histoire, et n’hésite pas à la recycler intelligemment, pour mieux servir la sienne.

Sublimé par une direction photo toujours aussi hallucinée et hallucinante du déjà mentionné mais jamais suffisamment acclamé Roger Deakins, Sicario transpire la crasse et la classe.

La beauté est certes intérieure, mais l’enveloppe ne gâche jamais rien. Et ça, c’est une certitude, Sicario le fait très bien : plans larges en hélicoptère, caméra à imagerie thermique, vision nocturne, à l’épaule sous soleil brûlant, Villeneuve sert le plomb, sort l’artillerie lourde mais toujours à bon escient.

Aussi, difficile de ne pas voir en Sicario le propre après les brouillons. L’esthétique de Prisoners, la tragédie humaine et politique d’Incendies, la maîtrise de Polytechnique. La somme de ses forces sans la plupart de ses défauts passablement agaçants.

Sans nier pour autant des faiblesses par ailleurs flagrantes – les ellipses concernant le flic mexicain et sa famille à Juárez pas forcément très utiles ni très réussies, une thématique d’ensemble guère novatrice -, l’ensemble sait se faire suffisamment fort, haletant et enlevant pour passer outre sans remords.

Percutant dès ses premières secondes, soutenu par une interprétation solide et une réalisation au diapason au fil du son, Sicario représente à n’en pas douter une étape charnière dans la carrière de Denis Villeneuve qui, sans pour autant livrer un classique instantané, cristallise enfin les espoirs placés en lui en une oeuvre de tout premier ordre.

La morale est sauve.

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