The Walk : Rêver plus haut – Suspension de crédulité

Le Cinéma est un art particulièrement casse-gueule. Du bois vermoulu d’une plume mal fichue au dialogue mal senti lors d’un moment-clé du récit, verrouillant par là-même l’avis d’un spectateur indécis, d’une mise en scène indigente d’une histoire au demeurant passionnante à une performance désastreuse d’un comédien en valseuse : la réussite d’un métrage, loin d’être chose facile, ne tient souvent qu’à un fil.

Et si de ce délicat dosage peuvent émerger de véritables pépites, sans même parler des navets, se battent aussi les moyens sans être mauvais.

Au metteur en scène de réussir ou non ce numéro d’équilibriste, sur ce câble ténu faire du funambulisme artistique : nous y voilà, The Walk de Robert Zemeckis, son hommage au World Trade Center et aux arts du spectacle, et sa modernité technique.

Si Philippe Petit souhaite à tout prix faire la jonction entre les sommets des tours jumelles, marchant à pas de velours sur un filin, chat perché plus de cinq-cent mètres au-dessus du sol, Zemeckis M. Mime, lui, se lance dans une entreprise forcément moins risquée mais tout aussi filée : relier et rallier les deux pans constituant sa filmo, l’académique à statuettes dorées un peu ampoulée, et la jubilatoire et décomplexée soit-disant pour ados.

Car de Retour vers le Futur 2 à Seul au Monde, de Qui veut la peau de Roger Rabbit ? à Apparences, il est un gouffre thématique ayant laissé nombre de spectateurs sur le carreau : ce qui leur fait dire que les films de Robert Zemeckis, c’est souvent « pour le meilleur et pour le pire », flattant les geeks, parlant aux bobos.

Qu’à cela ne tienne ! On veut empêcher Philippe Zemeckis Petit d’accéder à la reconnaissance et la gloire – ils veulent prouver et briller, on les prend pour des poires – ? Avec The Walk, les sceptiques et les douteux vont voir ce qu’ils vont voir !

Le parallèle en ligne de fuite entre les deux s’arrête pourtant d’ores et déjà ici, car l’un des deux – à votre avis lequel ? – va bel et bien choir.

C’est une certitude : la séquence de la performance sidérante de Philippe Petit est absolument renversante.

Un ballet aérien millimétré, réglé comme du papier à musique, la sonorité en moins, le relief en plus. Une sensation de réel sublimée par une 3D totalement sensée et maîtrisée, prouvant une fois de plus – après La Légende de Beowulf honteusement boudé – qu’une technologie intelligemment exploitée peut être vecteur de sensations inédites, jusqu’alors rarement éprouvées. Ne serait-ce que pour cela, vous pouvez sans arrière-pensée ajouter à votre billet quelques deniers…

… Si une moitié de film s’avère suffisante pour vous contenter.

Car si l’accomplissement impressionne, le genèse, elle, assomme.

En cherchant à se faire conteur, narrant le pourquoi du comment de la vocation de Philippe Petit pour tenter d’en extraire l’essence et la magie, Zemeckis, comme Scorsese quelques temps auparavant, se prend les pieds dans le tapis. Œil pour œil, vent pour vent : manque de chance, c’est pas du persan.

Substituant Hugo Cabret à Petit pour viser noble et grand, Zemeckis accumule les poncifs similaires, confondant hommage fantasmé et cliché éhonté. Si Philippe Petit évite de peu le béret et la baguette, la Paris de carte postale, toute à sa fête et de noir vêtue (ça fait plus théâtral), sent, elle, le réchauffé : la Ville Lumière, à l’histoire et l’architecture notoirement riches et denses, pour ne pas perturber le chaland acculturé, ne peut et ne doit exister que par le prisme de sa grande Tour et la qualité de ses petits fours, faut quand même pas déconner.

Pour ne pas faire de jalouses, la Grosse Pomme subira à son tour le même traitement : satané chaland.

Si la volonté de rendre hommage aux arts du spectacle – cirque, théâtre, funambules, mimes – crève littéralement l’écran, avec la nostalgie de bon aloi inhérente à ce parti-pris, The Walk, en bon élève tirant les mauvaises conclusions, frappe le même mur qu’Hugo en s’engonçant dans une imagerie d’Epinal passant décidément très mal.

Et si l’on ne remettra en question le savoir-faire de Zemeckis dans le maniement des images d’archives, des représentations tout comme des faits historiques – Forrest Gump, enfin cité, étant là pour le prouver -, The Walk fait malheureusement fi de ces acquis : d’hommage Robert, bien mal t’en a pris.

Car aux lieux de leur conférer davantage de profondeur et d’épaisseur, ceux-ci se trouvent au contraire, sur l’hôtel de la candeur et d’une soit-disant fraîcheur, vidés de tout subtil pour n’en retirer et n’offrir que le superficiel et le facile.

À l’image de personnages secondaires à l’intérêt négligeable réduit à peau de chagrin, d’une inutilité à pleurer. Dont une Charlotte Le Bon aussi habitée que Cuba par tempête sous cocotiers.

Reste Philippe Petit.

Celui « rêvant plus haut ».

Dont l’élément le plus intéressant – car constitutif de sa performance dépassant l’entendement -, ses crises d’égo d’artiste mégalo, se voit malheureusement balayé aussi vite que les sommets du World Trade Center le sont par les vents. À peine esquissé au détour d’une séquence fantasmagorique où le rêve se fait cauchemar, où la dangerosité et la folie de l’entreprise se font enfin palpables, où les doutes de Philippe face à son rêve dément le rendent pour la seule fois du film tout Petit.

Profitez-en, le train ne passe qu’une fois.

Et de foi, il en faudra, beaucoup, pour passer outre ces écueils, déjà intrinsèquement fâcheux. Guère aidés il est vrai, aussi, par un choix de production aussi maladroit qu’honteux.

On conseille bien souvent de regarder les films dans leur version originale, dont la rythmique des dialogues et la musicalité de l’ensemble dépendent certes en grande partie de l’écriture, mais aussi et surtout du jeu des acteurs à même d’en réhausser la saveur.

C’est d’ailleurs pour cela qu’un doublage à l’emporte-pièce peut facilement faire des ravages, et plomber une œuvre pourtant de qualité : La Reine des Neiges en a encore l’échine glacée.

C’est également la raison pour laquelle un géant comme Kubrick accordait un soin tout particulier au doublage de ses longs-métrages. Pas question pour cet exigeant maniaque de travestir l’expérience proposée, malgré des différences linguistiques parfois difficiles à surmonter.

Le manque de naturel potentiel de la diction et de l’accent se sent, se ressent, avec un impact non négligeable sur le visionnage, même pour les moins exigeants.

Scorsese sur Hugo avait contourné le problème en tranchant : que l’histoire se déroule à Paris avec des personnages censés être français, tous parleront anglais. D’aucuns trouveront ça aberrant, le choix n’en reste pas moins cohérent pour un résultat in fine tout à fait transparent.

Tout le contraire de The Walk, malheureusement.

Quelques secondes suffisent, le temps pour Joseph Gordon-Levitt de dégainer son français improvisé pour entendre quelque chose clocher. Philippe Petit, natif de Seine-et-Marne, s’exprimant avec un délicieux et totalement décalé accent yankee.

La chose aurait pu paraître anecdotique si le reste du casting avait suivi la même logique. Après tout, pour accepter ce qu’elle a à nous raconter, une fiction fait inévitablement appel à notre sensibilité, la fameuse suspension d’incrédulité. Le hic, c’est que les seconds couteaux, loin d’être aphones, sont en grande partie francophones. Et faire passer Joseph Gordon-Levitt pour un héritier de la langue de Molière, quand ses échanges avec ses partenaires ne font que rendre toujours plus prégnants le manque de naturel et l’artificialité de son accent, ne manquera pas d’interpeller, avec circonspection mêlée d’étonnement.

Un sentiment au long cours à longueur de film, dont on a éprouvé les pires difficultés à s’affranchir : ça prêtait bien trop à rire pour pouvoir s’en départir. En clair, la pilule avait du mal à passer : la bulle en a été irrémédiablement brisée. Très mauvaise sensation, tant pis pour l’immersion.

Et ce n’est pas cette pirouette scénaristique en guise d’aveu un peu pathétique, voulant que Philippe Petit finit par s’imposer la pratique exclusive de l’anglais même auprès de ses amis français, qui nous fera changer d’avis : ce choix était bancal, et le résultat, fortement dommageable.

Pour de probables raisons de budgétisation et de production, The Walk n’aurait pu être monté sans tête d’affiche américaine. Mais quand le résultat en pâtit et s’en ressent artistiquement, mettant à mal la cohérence et la crédibilité de son histoire, au bout d’un moment, soyons clairs : ça devient franchement affligeant.

The Walk, film universel ? Pour un exemple manifeste et frappant d’uniformisation culturelle, ça ne manque décidément pas de sel…

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