Quelques minutes après minuit – Tree of Life

Un torrent de larmes et de sanglots. Que l’on se force à réfréner, réfréner, réfréner. Encore, et encore, et encore. Ce n’est pas possible, on ne va tout de même pas craquer ?!

Et puis, l’inéluctable finit malgré tout, surtout malgré nous, par se produire. La salle de projection dans son entier ne s’y est pas trompée non plus. À l’unisson, des sobs et des mouchoirs en guise de bande-son. Les gouttes de tristesse, bouleversées et salées, commencent à s’amonceler, et sur des joues rougies par l’émotion, par perler par vagues successives impossibles à stopper.

Ce n’était pourtant pas faute d’avoir été prévenu d’emblée : Juan Antonio Bayona, sur ce film, n’avait rien à cacher. « Speak the truth ! » (« Avoue la vérité ! ») crie le monstre à Conor O’Malley.

Une exigence vitale pour ce jeune garçon de douze ans devant se préparer à l’inéluctable : voir son pire cauchemar devenir réalité, le décès de sa mère atteinte d’un mal incurable.

Un fait que Bayona ne cherche jamais à nier ou à cacher. La génération « spoiler » en sera pour ses frais. Oui, la bande-annonce expose les tenants et les aboutissants qui déboucheront sur une conclusion évidente.

Évidente, vraiment ?

Au-delà de l’événement en lui-même, évidemment tragique par nature, Bayona prend nos attentes à revers en s’intéressant alors non pas à l’après, mais bien à la construction cruciale de l’avant. Le cheminement moral, émotif, émotionnel d’un enfant.

Tout en convoquant d’un même tenant ses rapports, de fragilité et colère mêlées, avec son père la plupart du temps absent, et sa grand-mère maternelle au cœur brisé, à la dureté nourrie d’un désespoir trop dur à panser.

À rebours d’un fantastique souvent utilisé comme filtre allégorique sur une réalité trop âpre à affronter, Juan Antonio Bayona le brandit, lui, pour en exacerber la portée, exprimer visuellement la complexité d’émotions trop riches et impalpables pour, par le simple biais des mots, correctement la nuancer.

A Monster Calls. Patrick Ness.

« Une image vaut mieux que mille maux. »

Dans Quelques minutes après minuit (A Monster Calls en VO), au diable la dictature du bonheur et l’aseptisation de l’horreur. Le diable est bel et bien là, sans qu’il n’y ait de bon ni de mauvais à séparer. Rien de moins qu’une tragédie inhérente à toute vie à affronter.

Le monstre (jamais nommé) souscrit alors pleinement à la démarche psychanalytique inhérente au cinéma espagnol (Le Labyrinthe de Pan, L’Esprit de la ruche, L’Orphelinat du même réalisateur, voire même Gravity), personnifiant tout à la fois l’angoisse, la figure tutélaire (pour ne pas dire celle du père), la terreur : en somme, la catharsis face à l’horreur.

Ancrée autour de quatre histoires qu’il se fera fort de (ou faire…) conter, comme des parents le feraient à leurs enfants avant qu’ils n’aillent se coucher.

Le moment de frapper l’imaginaire, afin de mieux essaimer le(s) message(s) à inculquer.

L’occasion, par ailleurs, pour Juan Antonio Bayona d’entériner aux yeux de tous une maitrise scénique complexe et variée, en offrant, outre le gros du métrage en prises de vues réelles, des segments animés d’encre et d’aquarelle, de 2D et de 3D, d’images de synthèse et de Stop Motion mêlés, à la lisière des visions de cauchemars et des contes de fées.

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Comme l’ensemble du film, ces derniers sauront à coup sûr parler aux enfants comme à leurs parents, alors confrontés à des visions primaires enfouies, souvent oubliées depuis des années, dès lors magnifiquement réincarnées, submergeant leur Moi de tous côtés.

Loin d’être de simples gimmicks ou démonstrations techniques, ces courts-métrages à part entière s’inscrivent de manière cohérente dans une démarche graduelle à la pression émotive permanente.

Une pression émotive soutenue par un rythme narratif lui-même adéquatement cadré, à la fois par la structure du récit (découpé en chapitres n’ayant jamais besoin d’être explicités), la trame sonore aux temps faibles et envolées savamment contrôlés, ainsi que par la virtuosité visuelle de l’ensemble, portée par une caméra toujours en mouvement.

À chaque pan son talent.

Patrick Ness, l’auteur du livre originel, à la barre du scénario et de l’adaptation. Adrián García, directeur du studio Headless, en charge de l’animation. Le maître à chanter du cinéma hispanique, Fernando Velázquez, pour la musique et le son.

En chef d’orchestre, Bayona, donc, déroulant en un peu moins de deux heures sa partition.

Une course contre la montre pour Conor O’Malley, contre la mort de sa mère, de son innocence qu’il devra laisser derrière lui. Laissant paradoxalement la part belle à de touchants moments de vie.

En actionnant ces deux ficelles, le réalisateur catalan touche ainsi au plus près notre corde sensible, constamment balancée entre horreur et félicité.

Juan Antonio Bayona le confesse pourtant lui-même : il ne fait pas de la création d’émotions le moteur de son travail. Celles-ci sont davantage amenées à naître de ce qu’il souhaite réellement raconter.

C’est ainsi qu’outre sa dimension purement sensitive, ce qui appellera sans conteste A Monster Calls à durer à travers les années, ce sont d’abord et avant tout les thématiques qu’il entend véhiculer.

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Si la première pourra éventuellement varier en fonction de la sensibilité de chacun et du nombre de visionnages, les secondes, elles, resteront le socle de sa reconnaissance et de sa pérennité.

Sur ce point, Bayona ne s’y est donc pas non plus trompé. Au-delà de notre rapport à la mort d’un être cher et au deuil, le passage de l’enfance à l’adolescence, ses zones grises, d’ombres et de doutes, ses atermoiements quant à la sexualité, aux nouvelles responsabilités, la perte de l’innocence, le rapport à l’autorité, l’affirmation d’une identité, font aussi partie du menu, copieux, à tous niveaux définitivement ambitieux.

Or à l’instar des plus grands ouvrages, la multiplicité des talents, bien qu’essentielle, ne suffit pas. Encore faut-il leur trouver le liant adéquat. Faute de quoi, l’édifice, aussi massif soit-il, s’effondrerait sous son propre poids.

Une nouvelle fois, Juan Antonio Bayona a su trouver la parade idoine, en ayant rallié à son entreprise un casting de tout premier choix.

a-monster-calls-felicity-jones-redonline__thumbnailSigourney Weaver, juste comme toujours, Felicity Jones prouvant que, lorsque bien dirigée, son jeu s’en trouve instantanément sublimé (Star Wars : Rogue One peut aller se rhabiller). Liam Neeson, l’homme de Taken, certes, surtout le monument de La Liste de Schindler. Choix symbolique s’il en est au vu du sujet, dont on saluera non seulement l’excellence de la prestation en monstre de feuilles et de branches jamais masquée par la performance capture et l’animation, mais aussi la force insufflée à un personnage terrifiant débordant pourtant de sensibilité.

Lewis MacDougall, enfin. Véritable révélation du film, catalyseur émotif, interface émotionnelle entre le film et le spectateur faisant preuve d’une aisance désarmante, d’un naturel étonnant, évitant à merveille le syndrome passablement irritant de l’enfant « jouant le grand ». Assurance, fragilité, force et préciosité : un jeu complet pour un jeune acteur à surveiller de très (très) près.

À l’instar d’Arrival de Denis Villeneuve, une telle noirceur, une telle gravité auraient pu déboucher sur un film dépressif voire sinistre. Juan Antonio Bayona nous offre au contraire un bijou lacrymal aux vertus introspectives implacables, une œuvre intrinsèquement enfantine d’une grande maturité, dont la complexité émotionnelle n’a d’égale que son humanité.

Quelques minutes après minuit aura malheureusement été boudé par le public ? Qu’à cela ne tienne : sa place est d’ores et déjà acquise parmi les classiques du fantastique.

Pour petits et grands.

Tout simplement brillant !

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