ABU – Au nom du père

Arshad Khan, cinéaste canadien d’origine pakistanaise, a dès son plus jeune âge subi une double peine.

Conséquence directe des stéréotypes et des mœurs à l’œuvre au sein de nos sociétés, sur deux notions qui auraient dû depuis bien longtemps être pleinement acceptées : celles d’être homosexuel et immigré.

Une double peine donc, personnelle et sociale. Vivre dans le rejet permanent, de par sa couleur de peau et sa sexualité, de la part des autres, aussi de ses parents. Être déraciné et confronté aux affres d’une xénophobie latente pourtant bien présente. Être taxé de malade ou de déviant, être comparé à un violeur pour, in fine, vivre dans le mensonge et la peur.

Une convergence dans l’horreur entre le Pakistan, écrasé sous le poids de la religion et des traditions, et le Canada, pourtant réputé bien plus progressiste, son pays d’adoption.

Le sentiment de ne jamais être à sa place, d’être toujours « l’autre », à son insu et malgré soi. Quoi qu’en disent les dogmatiques et les aveuglé(e)s de la foi.

Une lutte intérieure tout autant qu’extérieure, qu’Arshad Khan aura mis des décennies à surmonter, entre crises existentielles, pensées suicidaires, efforts et déni vains pour plaire.

Un cheminement identitaire dont ABU, son documentaire, se fait l’écho. La catharsis intimiste de ses tourments et ses maux.

Un journal intime visuel de faits et de cauchemars, de prises de vue réelles et de segments animés, entre réalité et onirisme fantasmé.

La conjugaison de réalités sociétales qu’Arshad Khan affronte à bras le corps, et de dynamiques familiales dont il mêle étroitement le devenir, les moments de joie et les tourments, à celui des révolutions multiples à l’œuvre ces dernières décennies au Moyen-Orient et au Pakistan.

Avec en figure tutélaire (et monolithe de marbre et de pierre), son propre père (« Abu »). Un pakistanais (très) pieux, issu de la classe populaire qui, pour élever sa condition, embrassera alors une carrière de militaire. Qu’il quittera pour faire carrière, dans le business de l’eau minérale, pour finalement tout perdre (comble de l’ironie) après l’arrivée au pouvoir des progressistes de Benazir Bhutto, au détriment de la junte militaire.

Une chute sociale qui poussera la famille d’Arshad Khan à émigrer au Canada à l’orée des années quatre-vingt-dix, plus précisément en Ontario à Mississauga (large banlieue de Toronto) en même temps que celui-ci et sa femme se réfugieront toujours plus profondément dans le prêche et la religion.

– Ce qui donnera lieu, dans le documentaire, à l’inclusion de témoignages contemporains de la mère d’Arshad Khan concernant son homosexualité absolument glaçants…-

Khan, en narrateur à cœur ouvert, ne nous épargne rien : ses rapports avec ses parents, ses amours, sa sexualité et ses atermoiements, les sévices qu’il a subi lorsqu’il n’était encore qu’un enfant.

Si d’aucun pourrait penser qu’un tel dévoilement d’événements intimes manque singulièrement de pudeur, Arshad Khan ne verse heureusement jamais dans le surlignage empathique larmoyant.

S’il n’évite pas quelques maladresses ou quelques éléments, dans le contexte même du film, pas toujours très pertinents (l’intégration de son entrevue télévisée lors de l’intervention militaire en Irak notamment), son approche duale convoquant des problématiques à grande échelle par le prisme de son expérience personnelle reste, elle, un choix sensé plutôt bien exécuté.

Plutôt bien seulement, car le parti-pris d’accompagner la narration d’une voix-off omniprésente pourra lasser en fonction des sensibilités. Un écueil loin d’être propre à Khan, mais qui traduit malgré tout une certaine frilosité à laisser les images respirer. Comme un manque de confiance envers le spectateur, et sa capacité à tisser lui-même les liens entre les faits présentés.

Si l’approche didactique peut se comprendre, tout comme la volonté de ne laisser aucune ambiguïté quant au message qu’il souhaite absolument faire passer, reste une facilité de langage dont il aurait pu se passer.

À plus forte raison au regard de la richesse des vidéos familiales dont il a pu se servir au sein d’ABU. Son père, toujours à la pointe de la technologie avant l’amorce de son enfermement idéologique, possédait des caméras de tout premier plan, permettant maintenant à Arshad Khan de proposer des segments d’une qualité à l’avenant.

On se surprend ainsi souvent à se demander comment ces images d’archive, pourtant à l’époque prises sur le vif, soient d’un point de vue mise en scène aussi abouties. Elles auraient été recréées pour le bien du film que l’on n’aurait à peine été surpris.

Arshad Khan a soigné ses sources et son récit, ce qui se traduit instantanément à l’écran. Par une cohérence assez remarquable dans l’agencement des plans. Dans l’intégration des séquences animées sus-mentionnées. Dans la fluidité de l’histoire narrée.

En résulte un documentaire profondément sensible, aux émotions à fleur de maux. Un exutoire à la diégèse, certes perfectible, mais mûrement réfléchie.

Le mérite, et non le moindre, d’Arshad Khan ? Avoir fait de son vécu personnel un message d’espérance à la portée universelle.

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Film vu dans le cadre du Festival Fantasia 2017.

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