Night Is Short, Walk On Girl / Lu Over The Wall – Q&A avec le réalisateur des films, Masaaki Yuasa

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Photographie de Masaaki Yuasa (au centre) prise lors de la séance de Q&A de Lu Over The Wall

Votre filmographie (et Lu Over The Wall en est un nouvel exemple) semble traduire une approche de la musique différente de celle de vos confrères, avec un accent tout particulier mis sur le mélange du son et de l’animation.

Pourriez-vous nous expliquer plus en détails votre démarche quant à l’intégration de la musique ?

Lorsque j’utilise la musique, j’essaie avant tout d’exprimer au mieux les émotions des personnages. Le fait qu’ils chantent est pour moi un moyen privilégié pour qu’ils partagent ce qu’ils ont sur le cœur, en bien ou en mal.

Dans Lu Over The Wall, la ville dans laquelle se déroule l’histoire est un lieu très conservateur. Et la musique apparaît à ce moment-là aussi comme un exutoire, comme un moyen d’apporter un peu de joie et d’évasion.

On peut constater autant dans Night Is Short que dans Lu Over The Wall que votre style, aussi bien d’un point de vue esthétique que narratif, tranche avec ce que l’on a l’habitude de voir dans le cinéma d’animation.

Votre approche s’inspire-t-elle du travail d’autres réalisateurs, ou répond-elle avant tout d’une volonté de vous démarquer ?

Mes films étant entièrement dessinés à la main, j’essaie d’exprimer des choses qui sont propres à la 2D, et qui seraient impossibles à retranscrire en 3D et en numérique.

Quant aux inspirations, j’essaie surtout de piocher dans ce qui m’entoure, dans le quotidien, dans mes souvenirs pour trouver des choses intéressantes. Par exemple pour Lu Over The Wall, j’ai essayé de m’inspirer des émissions que je pouvais regarder lorsque j’étais enfant. Ou d’éléments qui m’ont vraiment touchés… et qui en général ne touchent d’ailleurs pas mes équipes (rires).

J’essaie vraiment de mettre un frein aux choses bizarres que je voudrais mettre dans mes films, mais je ne réussis pas tout le temps (rires).

Mais de manière générale, je n’essaie pas vraiment de créer un style particulier. Dans le cas de Night Is Short, j’ai surtout essayé de ne pas trahir l’esprit du livre dont il est adapté, et le style dont vous parlez est donc apparu en conséquence. L’idée reste avant tout de servir l’histoire à raconter.

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Night Is Short, Walk On Girl possède un rythme comique digne des plus grands de la comédie française et américaine, notamment dans la séquence de comédie musicale. Est-ce quelque chose dû totalement au hasard, ou au contraire que vous avez sciemment cherché à obtenir ?

J’ai effectivement beaucoup travaillé sur le timing des séquences et sur leur enchaînement. Mais le film comporte tellement de scènes stupides, qu’il valait mieux qu’elles passent très vite (rires). Et que je ne m’attarde pas trop sur chacune d’entre elles pour qu’elles conservent leur efficacité comique.

Le film est, comme je le disais, adapté d’un livre qui lui-même est déjà très drôle, très rythmé en soi. J’ai donc surtout essayer de m’attacher à cette rythmique, pour coller au plus près du texte de ce point de vue.

Night Is Short, Walk On Girl possède une esthétique assez folle, très riche. Combien de temps a été nécessaire à l’élaboration du film ?

Le projet Night Is Short remonte en fait à la fin de Tatami Galaxy. J’avais déjà le projet en tête à l’époque, on avait même fait des plans préparatoires, mais le projet a fini par stagner. Donc ça a déjà pris beaucoup de temps avant que son démarrage ne se concrétise réellement.

L’occasion s’est finalement présentée lorsque j’étais en train de faire Lu Over The Wall. Une fenêtre de tir que je ne voulais absolument pas rater, parce qu’elle ne serait probablement pas représentée par la suite…

J’ai donc sauté sur l’occasion, en faisant appel aux mêmes équipes ayant travaillé sur Lu Over The Wall, ce qui a permis à ce moment-là de créer le film assez rapidement.

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Photographie de Masaaki Yuasa (au centre) prise lors de la séance de Q&A de Night Is Short, Walk On Girl

Pourquoi l’histoire de Lu Over The Wall se déroule-t-elle au sein d’un petit village côtier, quand Night Is Short, Walk On Girl se déroule lui à Kyoto ?

Pour Lu Over The Wall, je voulais rendre l’histoire assez compacte, et me concentrer en priorité sur les personnages de Lu et Kai. Comme on ne peut pas bien sûr ignorer tout ce qu’il y a autour, placer l’histoire dans un petit village m’a permis de mettre l’accent sur leur relation tout en intégrant plus facilement le reste.

Dans le cas de Night Is Short, le choix du lieu provient une nouvelle fois du livre, ce que je me devais de respecter. Mais dans le même temps, Kyoto possède une atmosphère mystique très particulière. Vous en avez sûrement une image de ville artistique et traditionnelle, mais c’est aussi une ville universitaire, riche d’un point de vue historique, et sur laquelle souffle un réel vent de liberté.

Night Is Short raconte donc un pan de la vie de ces étudiants à l’université, surtout lorsqu’ils peuvent faire des choses stupides et insignifiantes (rires). Un côté loufoque qui se retrouve dans les personnages que vous voyez dans le film, qui peuvent peut-être paraître outranciers, mais c’est typiquement le genre d’individus que l’on pourrait croiser à Kyoto (rires).

Donc ce choix s’est fait tout naturellement.

Pourquoi, autant dans Tatami Galaxy (série animée de Masaaki Yuasa, ndlr) que dans Night Is Short, le personnage féminin n’est-il jamais nommé ?

Dans le cas de Night Is Short, la jeune fille n’avait déjà pas de nom dans le livre. Tout comme le personnage principal d’ailleurs, qui est seulement nommé Senpai, mais pas plus.

En fait, comme Tomihiko Morimi, l’auteur du livre, je n’ai pas voulu leur donner de nom, afin que le spectateur puisse s’y identifier totalement. Qu’il puisse projeter de sa propre personnalité, sans être conditionné par des concepts préétablis. En ce sens, l’idée était une nouvelle fois de respecter l’approche du livre.

Autant dans Tatami Galaxy que dans Night Is Short, toute la difficulté était de dépersonnaliser ces personnages tout en préservant leur identité.

D’ailleurs, Night Is Short peut être vu comme un monde parallèle à Tatami Galaxy. On peut retrouver dans le premier des personnages de la seconde, dans un cadre totalement différent. Par exemple, pour ceux qui connaissent Tatami Galaxy, le personnage de cow-boy vêtu de jaune représentant les pulsions sexuelles du personnage principal est bel et bien présent.

Le temps semble être un élément essentiel dans Night Is Short. Le film se déroule sur une nuit, mais semble s’étaler sur plus de temps. Les personnages eux-mêmes ne le vivent pas de la même manière : il paraît plus long pour la fille aux cheveux noirs, et bien plus raccourci pour le vieillard.

S’agit-il là aussi d’une composante du livre sur laquelle vous avez souhaité insister dans votre film ?

En fait, le livre est composé de quatre histoires que j’ai fusionnées en une seule dans le film. Je me devais de respecter au maximum le titre : Night Is Short, Walk On Girl, donc pas de compromis possibles sur ce point.

Quant au rapport au temps, effectivement chacun l’éprouve différemment. Certains vont avoir l’impression qu’il défile à toute vitesse, quand d’autres au contraire ont la sensation qu’il s’égrène très très lentement.

Plus on vieillit, plus on a l’impression que le temps passe vite. Si je prends mon cas particulier, j’ai souvent le sentiment qu’une semaine passe en l’espace d’à peine trois journées, et que la nouvelle année est déjà demain (rires). C’est un peu cette urgence du moment que j’ai essayé de retranscrire dans le film.

Aussi, je suis tombé un jour sur un livre, dans lequel il était écrit que si vous donnez un peu de votre temps inutilisé à quelqu’un, ce temps devient alors source de plaisir et de joie, et à ce moment-là, donne l’impression de s’écouler plus lentement.

C’est ce que j’ai voulu exprimer avec la jeune fille, très ouverte sur les autres et qui donne allègrement de son temps, par opposition au vieillard qui, lui, cherche à garder le temps pour sa seule personne.

Night Is Short, Walk On Girl est vraiment la synthèse de tout ça.

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Pour revenir à Lu Over The Wall, de quels sentiments sont parties vos inspirations pour ce film ?

Les réseaux sociaux occupent une place prépondérante dans nos vies. Tout le monde communique à travers aux, s’attaque même, sans finalement se parler vraiment.

À titre personnel, je souhaiterais que les gens soient davantage eux-mêmes, qu’ils puissent s’exprimer librement. Et que dans le même temps, que chacun tolère l’autre.

C’était vraiment l’idée de départ de Lu Over The Wall. Faire un film avant tout pacifiste.

Pourquoi avoir utilisé des animaux-sirènes ?

Je voulais simplement quelque chose de mignon (rires).

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Ma scénariste, Reiko Yoshida, m’a soufflé l’idée d’intégrer des animaux qui deviendraient aussi des sirènes. Au début, l’idée était d’utiliser des chats, mais j’ai préféré celle d’utiliser des chiens abandonnés. La symbolique me paraissait encore plus forte et plus intéressante.

À la fin de Lu Over The Wall, Kai dit à Lu qu’ils seront ensemble pour toujours, puis cette dernière disparaît soudainement. Quelle est selon vous la signification de cette fin ?

En général, lorsque l’on exprime ses sentiments, on a la pression de ne pas dire quelque chose de mal, ou quelque chose qui serait blessant.

Dans ce cas-ci, Kai savait qu’ils ne pourraient sûrement pas être ensemble pour toujours, mais il éprouve le besoin d’exprimer ses sentiments les plus profonds. Donc même si c’est impossible, il dit simplement ce qu’il a sur le cœur.

Ce que j’ai voulu dire par là, c’est que même si quelque chose est impossible à faire ou à avoir, l’espoir de pouvoir le faire reste un moteur pour avancer et aller de l’avant.

Avez-vous pu observer des différences de réactions et de réceptions entre les publics japonais et occidentaux vis-à-vis de vos deux films ?

Je suis allé en France récemment, et le public a eu la même réaction qu’ici (à Montréal, ndlr). À l’extérieur du Japon, les gens rient beaucoup, même devant des scènes devant lesquelles ils devraient être un peu touchés (rires).

Ce qui n’est pas illogique, car j’ai essayé de faire ces séquences pour qu’elles soient à la fois drôles et touchantes. Par exemple, dans Lu Over The Wall, celle où la grand-mère retrouve son petit ami. Mais je dois dire qu’elle fait bien plus rire en Occident qu’au Japon (rires).

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Photographie de Masaaki Yuasa (au centre) prise lors de la séance de Q&A de Lu Over The Wall

Synthèse des Q&A données l’issue des projections de Lu Over The Wall et de Night Is Short, Walk On Girl, dans le cadre du Festival Fantasia 2017.

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