Christopher Nolan, la possibilité d’un monde – La science des rêves

 

Être une figure familière et réussir, dans le même temps, à entretenir le mystère. Proposer une œuvre fédératrice, osée dans ses partis-pris mais payante au box-office, tout en maintenant une exigence parfois opaque à contre-courant des habitudes du grand public. Une quadrature artistique que peu ont la capacité et le talent de résoudre, rares étant les cinéastes à même de savoir conjuguer la pression matérielle, tout comme le poids financier inhérents aux superproductions, et le respect de leur sensibilité d’artiste et de leur vision. L’affirmation d’un auteur au service de son art et de ses spectateurs. Recherche d’excellence dans l’utilisation et la réappropriation des codes de son média, expérimentation de nouvelles formes de langages, innovations technologiques appuyant des propositions narratives novatrices, sont autant de défis auxquels une élite aux rangs serrés n’hésite pas à se confronter sur chacun de ses projets. Parmi ces figures phares du septième art, Christopher Nolan, en vingt ans de carrière, a fini par se tailler une place de choix, affirmant par là même sa patte, et imposant son nom.

Désormais, on ne va plus voir The Dark Knight, Interstellar, ou Dunkerque, mais bien avant tout un film de Christopher Nolan. La promesse d’une proposition originale et ludique pour les uns, la crainte d’une œuvre prétentieuse et austère pour les autres. Une dichotomie à laquelle l’approche intellectuelle, voire cartésienne, de Nolan envers le cinéma n’est certainement pas étrangère. Le paradoxe d’une démarche par nature anti-spectaculaire apposée à une science du spectacle pourtant bien réelle, malgré tout inusitée au sein du paysage cinématographique contemporain. Comment ce cinéaste britannique dévolu aux films d’auteurs a su opérer la transition avec succès vers les blockbusters sans se fourvoyer ni mettre ses idées de côté ?

C’est tout l’enjeu de l’ouvrage de Timothée Gérardin, Christopher Nolan, la possibilité d’un monde, qui, dans un format contenu d’une centaine de pages, va s’attacher à dégager les grandes tendances de l’œuvre du réalisateur d’Inception, en épousant l’accessibilité analytique propre à ce dernier. En amorçant son essai par la dimension cérébrale du travail de Christophe Nolan, pour mieux converger vers l’essence émotionnelle qui l’anime, Timothée Gérardin démontre par l’exemple la sensibilité d’un cinéma pour lequel le but est moins de « poursuivre ses rêves » que d’explorer sous tous ses aspects « nos réalités ». Ce qui n’est en soi pas le moindre des mérites de ce nouvel essai estampillé Playlist Society, tant Christopher Nolan, malgré la reconnaissance critique et publique dont il peut jouir, peine à se départir de cette étiquette de créateur rationnel et froid lui collant à la peau.

Par-delà les concepts, par-delà les mécaniques narratives presque scientifiques dans leur construction et leurs imbrications, Timothée Gérardin démontre ainsi de manière éclatante la dimension humaine des récits mis en image par Nolan, où les mondes dépeints, dans leur structure, leur logique, même dans leurs fondements politiques, deviennent bien plus que des exercices de style formalistes : une fois les pièces mises bout-à-bout, ce sont de véritables champs d’expression de la complexité de l’être qui prennent alors forme, où l’illusion et le miroir viennent constamment souligner l’ambiguïté et la fragilité morale des actes. À l’ordre apparent et la volonté de contrôle que Christopher Nolan applique à ses films, ce dernier y appose d’un même mouvement la peur sous-jacente du chaos, à ses yeux péril ultime guettant l’humanité, de l’individu (les figures du Joker dans The Dark Night, et de Will Dormer dans Insomnia) à l’ensemble de la société (la survie dans Interstellar et Dunkerque). Ce que Timothée Gérardin met alors en exergue, c’est bien la conscience qu’a Nolan de son propre savoir-faire et de son appréhension des genres, pour mieux les mettre à risque et les déconstruire de l’intérieur. Didactisme stylistique, auteurisme assumé (et souvent reproché) ? La possibilité d’un monde retire plutôt de l’oeuvre de Nolan la cohérence de sa démarche, la profondeur et l’audace de ses choix, l’unité thématique s’épanouissant au sein d’une myriade de genres différents (thriller psychologique, film de braquage, de guerre, de super-héros, de science-fiction notamment).

Au terme d’une lecture érudite sachant rester accessible, l’homme Christopher Nolan retrouve la place lui étant due aux côtés de celle du cinéaste. Celle d’un conservateur (au sens premier du terme) éclairé à l’écoute de son temps, aux idéaux affirmés toujours près à les remettre en question, pour l’intérêt supérieur de son art, de ses récits, et de leur narration. Christopher Nolan, la possibilité d’un monde, plus qu’un complément, se fait ainsi le compagnon idéal à vivement considérer pour se (re)plonger de manière ludique et approfondie dans une filmographie riche, passionnante et passionnée, finalement encore plus qu’envisagée.

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Christopher Nolan, la possibilité d’un monde, Timothée Gérardin, Playlist Society. Sortie le 13 mars 2018.

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