Never-Ending Man – Trompe-la-mort

Il avait pourtant juré que l’on ne l’y reprendrait plus. Après la sortie de Kaze Tachinu ( Le vent se lève) en 2013, l’heure de la retraite pour Hayao Miyazaki était, selon ses dires, cette fois-ci réellement venue. Après des décennies de travail acharné, jalonnées de chefs-d’oeuvre ayant profondément bouleversé la perception et la réception internationales du cinéma d’animation japonais, l’aventure Ghibli pour Miyazaki touchait manifestement à sa fin.

C’était pourtant sans compter sur l’hyperactivité de ce géant du cinéma, aux idées et à la curiosité toujours vives, à la créativité constamment en émoi. Si d’aucuns voient en Princesse Mononoké, Mon voisin Totoro, Le Château dans le ciel, ou encore Ponyo l’affirmation d’un style unique et l’accomplissement d’une vision, pour Hayao Miyazaki, ce sont avant tout (et seulement) des jalons. Vers ce qui devrait, à ses yeux, être la véritable consécration de sa carrière : la mise en images d’un film qu’il a en tête depuis ses primes années, et dont la complexité est telle que même son immense talent en dessin et ses certitudes en animation semblent, seuls, démunis face à l’ampleur de la tâche. Le néo-retraité, tiraillé entre ses doutes quant à ses capacité physiques, mentales, pour mener à bien Boro la petite chenille, et l’envie irrépressible de pousser toujours plus avant son art et de marquer par là-même l’Histoire, va alors, sous le regard respectueux mais complice de Kaku Arakawa, nous ouvrir les portes de son univers créatif, les coulisses de sa démarche artistique, à la fois moteurs de sa vie, et presque fardeau au quotidien pour ses collaborateurs, ses proches, mais aussi pour lui-même.

Jouant habilement sur la temporalité des segments constituant les sept chapitres de Never-Ending Man : Hayao Miyazaki, Arakawa met ainsi constamment en exergue les contradictions de l’homme derrière le monument, celles du mari, du père, de l’ami derrière le créateur. Filmé dans son intimité (au sein de sa maison vide et quasi-inanimée, à son atelier de travail des studios Ghibli), Hayao Miyazaki se dévoile une heure durant sous un jour inattendu : celui d’un colosse aux pieds d’argile, aussi talentueux que rongé par le doute, dont le succès et la stature auraient pourtant pu le prémunir. N’édulcorant jamais son sujet malgré l’admiration palpable qu’il peut éprouver à son endroit, Kaku Arakawa ne trahit rien de l’ambiguïté du personnage, à la fois pleinement conscient de l’importance de son entourage dans sa réussite et trop égoïste pour pouvoir laisser s’émanciper tout successeur potentiel, curieux de (la) nature et défiant à l’endroit des nouvelles générations, de ce qu’elles peuvent insuffler de neuf et d’innovant.

boro-la-chenille

Fédérateur et clivant, novateur et conservateur, (parfois) méprisant et prévenant, exigeant et bienveillant, la dualité d’Hayao Miyazaki fait à elle-seule tout le sel de ce Never-Ending Man. Si l’on ne pourra que regretter l’absence une nouvelle fois d’Isao Takahata (cofondateur de Ghibli, et génie trop souvent dans l’ombre de son partenaire) des débats, le documentaire d’Arakawa liant ainsi de manière trop appuyée le destin du studio à son visage le plus (re)connu, le réalisateur de Nausicaä de la vallée du vent reste un vecteur de fascination suffisamment fort pour passer outre ce bémol. Car par-delà l’animateur, c’est bien l’essence même du processus créatif que Kaku Arakawa réussit à capter, dans toute sa force et la souffrance qu’il peut engendrer. Le poids de l’héritage, l’urgence de laisser une trace à mesure que l’étreinte de la mort tend à se resserrer, constamment créer, malgré la fatigue et l’usure, pour lui lancer un défi et mieux la repousser.

Hayao Miyazaki, le Disney japonais, l’Osamu Tezuka contemporain, confessera « Je préfère mourir de cette façon que de mourir en ne faisant rien. ». Never-Ending Man, parfait complément de The Kingdom of Dreams and Madness de Mami Sunada, passionnant et jamais complaisant, n’en est rien de moins que l’inestimable et précieux témoin.

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Film vu dans le cadre du Festival International du film sur l’art 2018

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