Le Daim – Le changement dans la maturité

 

C’est devenu une rareté, au milieu de blockbusters à la longueur inutilement étirée, ou de films d’auteurs aimant particulièrement se regarder filmer. Qu’il est bon, pourtant, de pouvoir jouir de longs-métrages à la durée limitée, faciles à picorer. Le Daim, c’est heureux, fait partie de ces derniers. Du haut de ses 77 minutes toutes mouillées, il n’a de toutes façons pas le temps de lambiner. Et Quentin Dupieux de continuer sur sa lancée des films concis, qui vont à l’essentiel. Concis donc, précis aussi, mais clairs et nets ? Ça reste encore à voir, eu égard à la bête. Avec Le Daim, pas de doute aucun, nous sommes pleinement dans un film de Dupieux. Au sens de l’absurde toujours aussi marqué, à la dérision grinçante pleinement assumée, mais aussi, dans ce cas précis, d’une certaine férocité et d’un propos social qu’on lui connaissait peu. Drôle, oui, mais inconfortable et hargneux.

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Les premières minutes de Le Daim, déjà porteuses des germes non-sensiques du récit, ne laissent ainsi que peu de doutes quant à la tragédie qui s’annonce… et à la folie qui non seulement marquera le film de son empreinte, mais aussi dans laquelle Georges, de manière fugace mais équivoque, d’emblée s’enfonce. Fraîchement séparé de sa femme, parti s’isoler au sein d’un petit village de montagne, et en quête du blouson en daim de ses rêves, ce ne sont pas moins de 7500 euros que Georges ne va pas hésiter à dégainer pour l’acquérir. Le voilà sans le sou, le préambule au pire. Mais comme nous sommes chez Quentin Dupieux, la tragédie ne peut rester bien longtemps premier degré. Et si l’obsession du daim n’était pas déjà assez saugrenue en soi, il y ajoute un supplément non moins absurde, en mettant entre les mains du personnage de Jean Dujardin un caméscope numérique un peu daté, dont il ne sait, dans un premier temps, que faire. De quoi néanmoins se faire passer pour un – faux – cinéaste en plein tournage, auprès de Denise (Adèle Haenel), serveuse dans le bar du coin, et passionnée de montage vidéo à ses heures. Définitivement le début de l’horreur.

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Car sous ses atours de comédie burlesque, c’est bien à une véritable descente aux enfers que Dupieux nous convoque, dont le déchaînement de violence surprend par sa désinvolture, autant qu’il frappe l’imaginaire par sa dimension froide et incontrôlée. Jouant habilement avec la simplicité relative de son histoire, Dupieux évite sciemment de trop en dire (notamment sur la rupture de Georges, sur son passé tout comme sur celui de Denise), entretenant à dessein de nombreuses zones de flou pour mieux renforcer l’identification aux personnages, dès lors véritables pages blanches sur lesquels tout reste à écrire, dont tout reste à comprendre. De là à dire que la démence naissante de Georges est aussi un peu la nôtre, il y a un pas que l’on ne franchira peut-être pas, mais force est tout de même d’admettre que l’inconfort et le malaise – face à la solitude du personnage, sa perte de sens, sa tentative de reconstruction (psychotique) post-traumatique, et du même coup, son vide existentiel à combler – se font suffisamment convaincants pour douter. Portée par un duo d’interprètes pleinement maitres de leur jeu et de leurs effets, cette plongée dans l’aliénation mentale d’un monsieur Tout-le-monde que personne ne veut (ou peut) arrêter, par ignorance, naïveté, ou incrédulité, amène le cinéma de Quentin Dupieux au-delà du cinéma conceptuel auquel il a pu nous habituer jusqu’alors, en y ajoutant un ancrage émotionnel et surtout très actuel, dans sa peinture acerbe et outrancière d’une quête narcissique vaine et sans issue. Mais plus encore, dans une pirouette cohérente et du reste plutôt bien vue, le cinéaste ne néglige pas non plus l’aspect viral et endémique de ce cruel besoin de reconnaissance qui, dans nos sociétés capitalistes gangrénées entre autres par le consumérisme, finit par se recroqueviller sur le plus ridicule des fétiches : pourvu qu’il permette d’exister, à grande échelle ou a minima, aux yeux de sa communauté. D’ailleurs, la manière dont Dupieux intègre le vampirisme dans son récit, avec le blouson en daim prenant peu à peu le dessus sur un Jean Dujardin en perdition, moins propriétaire et maitre du jeu que pantin, ne fait finalement que renforcer cette idée d’une société de consommation où l’individualisme forcené prend le pas sur tout sens de l’entraide et de la collectivité, où le « style de malade » devient la valeur refuge au détriment des idées. Un monde aliéné, assujetti aux objets sans vraiment réfléchir à leur utilité.

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Une propension à conjuguer sujet(s) sérieux, drame, et rires (nerveux), le tout saupoudré d’une bonne dose d’humour de sale gosse aussi régressif que jouissif, qui n’est pas sans rappeler Le Bruit des glaçons de Bertrand Blier, autre grand film corrosif et dépressif, lui-même dépeignant un personnage peu à peu détruit par un mal qui le ronge de l’intérieur, avec lequel il partage d’ailleurs la même tête d’affiche. Avec ces deux films, Dujardin prouve qu’il n’a pas son pareil pour jouer les quadragénaires un peu paumés, à la fois détestables par leur nihilisme et leur égocentrisme, et terriblement touchants face à des névroses qu’ils se montrent incapables de réprimer. Et qu’il n’est finalement jamais aussi bon que lorsqu’un(e) cinéaste lui donne carte blanche pour s’exprimer, pour renouer avec le sens de l’improvisation de ses débuts, où le jeu prenait encore le pas sur l’enjeu. Une donne qui pourrait également s’appliquer à Adèle Haenel, coqueluche du cinéma dramatique français dont on sentait poindre une certaine redite dans ses dernière interprétations, peut-être plus calculées, moins spontanées. Dans Le Daim, et dans la droite lignée de ce qu’elle avait produit devant la caméra de Pierre Salvadori dans En liberté!, et quelques temps avant devant celle de Thomas Cailley dans Les Combattants, Haenel retrouve ce naturel et cette force de conviction qui détonnaient dans ses premiers films, où en dépit d’un rôle finalement peu écrit, elle arrive malgré tout à sublimer sa matière en lui insufflant un vécu, un passé, surtout une crédibilité qui renforcent ce sentiment d’étrange familiarité. Un duo complice qui complète adéquatement une réalisation de Dupieux volontiers plus en retrait, moins tournée sur le style et les effets que sur la mise en valeur de son sujet.

À celles et ceux (et ils sont nombreux) qui pouvaient encore douter de Quentin Dupieux en cinéaste au regard affirmé, avec un vrai propos à porter, le voir avec Le Daim regarder Blier les yeux dans les yeux devrait enfin pouvoir les convaincre de se laisser tenter. Et pour les convaincu(e)s de la première heure, de voir qu’après Au poste! et ce Daim, le cinéma de Dupieux tend à mûrir sans se renier. De quoi pleinement se réjouir, en sachant que le meilleur, au regard de ses deux dernières productions, est certainement encore à venir.

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