Sense8 – Retour vers c’qui fut dur

Il ne manquait plus qu’eux. Après David Fincher et House of Cards, Martin Scorsese et Boardwalk Empire, Cary Fukunaga sur l’excellente première saison de True Detective, les Wachowski ont finalement eux-aussi franchi le pas et troqué le grand pour un petit écran plus que jamais au premier plan.

Plus d’audace, davantage de libertés artistiques, la prime au temps et aux histoires à grand déploiement, sans oublier des budgets toujours plus conséquents, les séries télé n’ont, définitivement, plus grand chose à envier au cinéma, trop occupé qu’il est à compter ses deniers et capitaliser sur ses vieilles gloires (dé)passées, plus qu’à proposer un semblant de nouveauté.

Pour les Wacho, ça n’aura pourtant pas été faute d’avoir essayé. Nantis du carton planétaire de la Trilogie Matrix – malgré un troisième épisode en demi-teinte -, ils n’ont eu de cesse depuis de proposer des expériences cinématographiques à contre-courant des attentes, du film pour enfants survitaminé avec Speed Racer à l’inception et la déconstruction narratives dans Cloud Atlas.

Dans le bon comme le mauvais, les Wachowski tentent souvent, expérimentent bon an mal an, questionnent et se jouent des attentes. Pas question de livrer du mainstream : pour comprendre, il faut que le spectateur trime.

Pour un résultat généralement si (d)étonnant que le grand public reste bien souvent sur le carreau, et finit fatalement par leur tourner le dos.

La réalité purement mercantile, triste et implacable, est sans équivoque : depuis Matrix : Revolution, les Wachowski, en froid avec la critique et lâchés par les majors, enchaînent bides sur bides, l’estomac pourtant repu, mais qui par force d’un jusqu’au-boutisme inusité prêtent désormais bien plus le flanc aux fours qu’aux moulins.

Après le désastre Jupiter Ascending – littéralement massacré par la Warner comme John Carter le fut par Disney -, on ne donnait ainsi plus très cher de la peau des Wacho, et c’est donc non sans une certaine surprise ainsi qu’avec bienveillance que l’on a accueilli la mise en chantier de Sense8, série financée par l’Iznogoud du milieu Netflix – la grenouille au portefeuille de bœuf -, qui après House of Cards et Orange is the New Black, montre les muscles et s’affirme définitivement comme un éditeur ambitieux à l’égal de HBO ou Showtime.

Enfin, un enthousiasme patent jusqu’à ce que l’on ait eu vent de « différends artistiques » – selon la formule désormais consacrée – entre Larry et Lana Wachowski et Netflix. Une mésentente qui aurait conduit au retour de la série sur la table de montage en début d’année – on rappellera que la série est sortie en juin dernier -, afin de rendre le produit fini a priori plus digeste et plus limpide pour le consommateur lambda.

En général un très mauvais signe quant à la qualité du résultat final, oppositions créatives entre artistes et producteurs faisant rarement bon ménage – et ce ne sont ni Edgar Wright ni Marvel qui diront le contraire -.

Et au regard des douze épisodes proposés, si le raté ne saurait tout de même être comparé au dernier-né de la fratrie des Avengers, soyons francs, on s’attendait à un tout autre résultat. Que la faute incombe aux réalisateurs ou aux producteurs, là…

On connaissait les X-Men, il faudra dorénavant composer avec les Sensates. Des êtres doué d’une capacité unique, celle d’être connectés les uns aux autres par un canal psychique nommé Cluster, leur conférant un don d’ubiquité lorsque la situation l’exige, quand l’un d’entre eux en éprouve le besoin. Un lien émotif et émotionnel, voire charnel, une attache fraternelle parfois aux limites de l’inceste.

Car les Sensates d’un même Cluster, bien qu’enfants de parents différents, font tous partie d’une même portée. S’ils possèdent ce don, c’est qu’il leur a été conféré par d’autres de leurs semblables. Une immaculée conception qui ne dit pas son nom.

Dès lors, ce que l’un éprouve est irrémédiablement ressenti par les autres, psychologiquement comme physiquement. Il fait beau là où vit l’un, il pleut là où vit l’autre ? Le premier peut dès lors malgré tout faire l’expérience d’un temps humide sans être présent de corps. L’esprit fait loi, le sensate fait foi.

Un lien aussi volatile et puissant que l’air, un « autre c’est moi » que ne renieraient ni Gad Elmaleh ni Platon, une caverne de sens pour huit citoyens du monde, chaque face d’un octaèdre régulier aussi uni que dissemblable.

Les caractéristiques de chacun au service d’un but commun, une complémentarité culturelle et personnelle en symbiose : l’union fait la force, par-delà les différences et les frontières.

Une star mexicaine de telenovelas, une hackeuse transsexuelle américaine, un allemand dur à cuire et au mal, une indienne en pleine crise de confession, un flic américain propret, une DJ islandaise, un chauffeur de bus Kenyan, et une employée de multinationale experte en kickboxing sud-coréenne. Un spectre des plus larges, permettant aux Wachowski d’offrir une vaste panoplie de situations se jouant des lieux communs, des confrontations inter-culturelles, des spécificités de chaque pays, avec humour ou gravité.

En soi une proposition novatrice, ambitieuse, et à l’indéniable potentiel.

Mais comme pour un film à sketchs, le plus dur sur la longueur est de se montrer constant, et de maintenir l’intérêt sur l’ensemble des segments. Et dans le cas de Sense8, tiraillée entre fascination et ennui, on peut d’ores et déjà l’affirmer sans détours : le contrat n’est pas rempli.

Les fans des Wachowski seront eux à n’en pas douter comblés. Leurs thématiques de prédilection essaiment Sense8 de leurs obsessions. La quête d’identité, la compréhension des origines, la fusion du réel et du virtuel formant un tout sans frontières où l’un peut à tout moment surgir dans l’autre : autant de sujets abondamment égrenés depuis Bound, transfigurés à la fois dans Matrix, Speed Racer et surtout Cloud Atlas.

Et s’il est une chose qu’Andy et Lana Wachowski maîtrisent mieux que quiconque, c’est bien la narration croisée. Une narration élastique aux multiples interconnexions, autant de points de rencontres et de fuites dans un récit aux divers niveaux de lecture. L’abstraction n’est jamais bien loin, mais pour qui prend la peine de s’y investir et s’y plonger, à la recherche des nombreuses références geeks et érudites parsemées ci et là, la satisfaction sera au bout du chemin.

C’était déjà le cas dans le mésestimé Cloud Atlas, ça l’est également dans Sense8.

Des huit personnages sus-nommés disséminés aux quatre coins du globe – de Nairobi à Séoul, de San Francisco à Berlin -, les Wacho et leur co-scénariste Joseph Traczynski en retirent une œuvre-fleuve, une hydre scénaristique aux multiples sous-intrigues.

Un récit riche, dense. Limpide ? À voir. Car les Wachowski ont oublié en chemin que le mieux est malheureusement souvent l’ennemi du bien, en soi tout le paradoxe de Sense8 et de sa schizophrénie narrative permanente.

Entre fromage et dessert, difficile de choisir. D’une part un mille-feuilles, bien crémeux, bien riche, mais un peu pesant. D’autre part, un gruyère, tendre, simple – voire un peu simplet -, mais pétri de trous. Une première bouchée qui passe plutôt bien, une seconde qui interroge, une troisième qui commence à plomber, et une quatrième qui donne mal au foie. Reste à voir l’étendue des dégâts.

Et à trop en faire, les Wachowski finissent par frapper le mur qu’ils cherchent justement à contourner. Leur perfectionnisme et le jusqu’au-boutisme de leurs partis-pris ne résistent pas au manque d’acuité et de justesse globales de l’écriture.

Si l’intention de proposer une femme transgenre ou un couple homosexuel en contrepoint de personnages plus classiques, plus hétéronormés reste louable – et fait par ailleurs souffler un vent de fraîcheur dont on ne jouit que trop rarement -, la lourdeur avec laquelle le tout est martelé tout au long des douze épisodes reste symptomatique de carences en termes de profondeur et de complexité psychologiques tout simplement rédhibitoires au regard de la note d’intention initiale.

À subir les amourettes insignifiantes, les traumas d’enfance d’une longueur interminable, les doutes existentiels amenés sans réelle finesse, on finit au mieux par perdre le fil, au pire par se désintéresser de l’essentiel, en dépit d’un postulat de départ suffisamment fort pour nous encourager à avancer, bon gré mal gré.

Les Wachowski finissent même par se caricaturer à force de tourner encore et encore autour de ces clichés, et s’embourbent dans des scènettes répétitives et le plus souvent inutiles, avec ce désagréable arrière-goût d’être continuellement pris par la main et d’assister à un cours magistral – mais mal maîtrisé – de L’Empathie pour les Nuls.

Cette sensation d’artificialité prégnante plombe littéralement Sense8 qui, au lieu de nous offrir une idée du futur comme Matrix en son temps, nous ramène au contraire plusieurs années en arrière, quand les entourloupes scénaristiques  de J.J. Abrams et de Damon Lindelof se confondaient avec une esthétique visuelle encore très typée 90′, tout en offrant des personnages irrémédiablement unidimensionnels sans aucune évolution notable.

Les Wacho ont pourtant sorti l’artillerie lourde question dialogues et logorrhée, soulignant à gros traits à quel point la vie de leurs personnages peut-être dure, tragique, jouant la carte d’un pathos continu sans aucune retenue. Mais quand on arrive après Mad Max : Fury Road ou Vice-Versa pour ne citer que ces deux-là, la pilule a bien du mal à passer.

Au milieu de ce trop plein, le concept de sensate, lui, se débat comme il peut. Sous, trop, ou mal exploité, le lien viscéral, physique et temporel entre les huit personnages ne trouve la plupart du temps sa raison d’être que lors des séquences d’action, où son potentiel prend alors tout son sens. Les Wachowski nous ont offert quelques-uns des plus grands moments de bravoure de l’Histoire du Cinéma, et ils n’ont clairement pas perdu la main.

Mais une nouvelle fois, le diable est dans les détails, et les Wacho, à la réputation pourtant – visible sur leurs opus précédents – d’esthètes à l’exigence maniaque, ne réussissent jamais ou trop rarement à rendre justice à leur matière brute. Filmer sur les lieux authentiques plutôt qu’en studio octroie un gain d’authenticité certain, encore faut-il que la caméra suive le même chemin. Et qu’il s’agisse de Nairobi, Séoul, ou Mexico – accessoirement trois des plus vastes mégapoles du monde -, difficile d’en ressentir le poids, la densité, et l’oppression.

Si le choix de ces villes n’a évidemment rien d’anodin, l’adéquation entre lieux, personnalités, et psychés tombe de nouveau à plat. Un acte manqué, un de plus.

Perpétuellement sur la corde raide, l’arrière-train entre deux chaises et difficile à prendre en route, un pas en avant, un pas en arrière, Sense8 peine à trouver son rythme et à se donner le moyen – sans manque de moyens – de ses ambitions, en dépit de quelques fulgurances notables mais bien trop rares pour emporter l’adhésion.

Finalement, au terme de cette première saison, reste cette question qui laisse forcément une très désagréable sensation : un « tout ça pour ça ? » de très mauvais aloi. Une fin certes ouverte appelant une suite – d’ailleurs confirmée -, mais dont on se demande encore ce qu’elle avait, in fine, vraiment à raconter.

Une sorte de brouillon, une note d’intention visant peut-être à légitimer un concept difficile à vendre. Une promesse d’une seconde étape plus aboutie, au sein de laquelle les Wachowski auraient définitivement les coudées franches pour permettre à leur histoire et leurs sensates de prendre réellement leur envol.

Espoir de mieux et faits piteux, pilule rouge ou pilule bleue.

Nous concernant, le choix est déjà fait : à l’heure où l’offre en séries de qualité n’aura jamais été si dense, on aura du mal à conseiller une saison qui ne sait jamais sur quel pied valser.

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