Belgica – Aux frontières de l’aube

Pour une surprise, c’en fut une sacrée ! Totalement profane du cinéma de Felix Van Groeningen, en dépit de ses primés Alabama Monroe et La Merditude des Choses, c’est dans mes petits souliers, et sur la pointe des pieds, que je suis ainsi allé à la projection de Belgica, une nouvelle fois dans le cadre du FNC (qui aura décidément été une belle occasion de refaire un pan de ma culture vitesse grand V).

Cerise sur le gâteau, c’est bien à une projection commentée en personne par le metteur en scène belge qu’il m’a été donné d’assister, l’occasion de m’immerger pleinement dans un univers totalement barré. Allumé, oui, mais aussi, et surtout, d’une très grande sensibilité.

Comme le dit Felix Van Groeningen lui-même, Belgica n’échappe pas aux personnages archétypaux, ni à l’histoire commune de « celui qui ne souhaite pas de famille, mais qui se retrouve à devoir en assumer une ; celui qui désire en fonder une, et qui ne peut l’avoir ».

De ce classicisme de surface, Felix Van Groeningen arrive pourtant à en tirer une énergie et une envie communicatives, par la conjugaison d’une grammaire visuelle maîtrisée, et d’une utilisation fascinante de la musique et du son.

Pas moins de cent-cinquante heures de rushes environ ont été tournées sur le plateau de Belgica, la naissance du film en tant que telle ayant véritablement pris forme lors du montage. Loin de peser en terme de fluidité, cette genèse quasi-expérimentale se sent en revanche sur l’ensemble dans sa dimension anarchique, où chaque scène fait certes sens, mais ne répond pas forcément logiquement à la précédente ni à la suivante.

Aurait pu en résulter un aspect foutraque difficile à suivre : bien au contraire, c’est toute la finesse des changements à l’œuvre à la fin des années 90′ et au début des années 2000 que Felix Van Groeningen a ainsi réussi à capter caméra au poing.

Un esprit Rock ‘n’ Roll dans toute sa démesure, sa force et sa folie : le monde de la nuit et son esprit.

La fin de l’insouciance, l’entrée dans « l’âge adulte » : la fin des illusions, le début des dissensions, surtout celui des emmerdes. Et avec elles, le temps des (remises en) questions, d’une quête de sens au milieu des changements de paradigme des forces en présence.

Le Belgica n’y échappe pas. De projet familial porté par deux frères proches et complices (bien que totalement différents), porté par le succès, l’emballement, ce bar multiculturel où chaque hère, quelle que soit son statut social, est le bienvenu pour échanger autour d’un verre, cette « Arche de Noé » au sein de laquelle chacun est libre de profiter, va progressivement embrasser une nouvelle réalité, celle de la perte d’identité sur l’autel de l’ambition, torpillée par les dissensions.

belgica_1Et avec elle, le déchirement progressif entre les deux frères, Jo et Frank ; le cadet borgne des deux le plus éclairé (bien que lui-aussi de plus en plus paumé), l’aîné tête brûlée, généreux, mais agressif et impétueux.

Sur ce film du moins (difficile d’émettre une conclusion définitive lorsqu’on n’en a vu qu’un…), la patte Van Groeningen : aborder le macro à l’échelle du micro.

Une micro-société fictive, totalement réelle : « inspirée d’une histoire vraie », pour une fois ni vaine ni superficielle. Le tout sent le vécu, et pas seulement parce que le metteur en scène, au cours de ses interventions, a souvent mis l’accent dessus.

Grâce à un soin tout particulier apporté à l’ambiance et l’atmosphère du film, en particulier au sein-même du Belgica, on a véritablement la sensation d’y être, de goûter totalement à l’énergie ambiante. De ne plus être simplement spectateur, mais d’être totalement immergé au milieu des acteurs, de ce mélange harmonieux de pros et d’amateurs.

Un exemple pour le prouver ? Les séquences de concerts et de fêtes déchaînés !

Sans tomber dans les louanges biaisées, ces dernières rejoignent sans aucun doute les plus belles et les plus crédibles auxquelles il m’ait été donné d’assister.

Tout y est : la captation de l’intensité des groupes en train de jouer, la multitude de plans parfaitement agencés sur les protagonistes en train de danser ou de s’évader, la mise en exergue des décors et l’unité de lieu toujours adéquatement gérées. En bref, une esthétique visuelle et sonore à tomber.

« Sans la musique, la vie serait une erreur […] ».

Aaaah Nietzsche… Tu ne croyais pas si bien dire !

Car dans le cas de Belgica, ton verbe se montre, et c’est peu dire, des plus adéquats : de citation, une véritable profession de foi.

Les compositions de Soulwax ? Personnage à part entière, lien narratif, cadre sensitif, tout cela à la fois.

Si le montage trahit le chaos ambiant, la trame sonore, elle, se charge d’unifier le tout sous une vitalité, une originalité, une jubilation constantes. La B.O. fait vibrer les tympans de toute sa variété, de son amour du beau son aux aspérités richement texturées.

En phase ou décalée, la musique épouse ainsi constamment l’état d’esprit des personnages, des situations représentées, sous ses sonorités à mi-chemin entre années 80′ et arrangements plus contemporains.

Extra, surtout intra-diégétiques, les accompagnements musicaux, les accords, les paroles, les simples sons, le sound design dans son ensemble, tous catalyseurs dynamiques de(s) sens, concourent à une narration sensitive où les mots n’ont dès lors guère plus d’importance.

Le travail d’alchimiste de Felix Van Groeningen ne s’arrête cependant pas là. Mise en scène, scénario, musique donc, piliers fondamentaux de toute oeuvre cinématographique…

… qui ne seraient cependant rien sans les comédien(ne)s idoines pour en porter, et au besoin en rehausser, toute la richesse et la subtilité.

Castings de rues, professionnels reconnus : le réalisateur belge verse de nouveau dans l’hétéroclite, l’assemblage des opposés, pour chercher à faire naître, et finalement capter, l’inattendu.

Voeu pieux exaucé, tant l’ensemble du casting sonne juste et affiche une belle complicité. Une chimie non feinte qui se sent et se voit à l’écran, entre les deux acteurs principaux, oui, mais pas seulement. « Ça fonctionne » : voilà ce que j’ai été amené à penser perpétuellement.

Sans faire injure aux autres – tous excellents (vraiment) -, un, néanmoins, se détache du lot tout particulièrement : Tom Vermeir, le visage derrière Frank, livre dans Belgica une prestation saisissante, profondément poignante, à la fois révoltant et touchant. Une fragile force brute qui m’aura définitivement marqué.

Belgica sera-il amené à devenir culte au cours des prochaines années ? Il est peut-être encore trop tôt pour l’affirmer. Ce qui est davantage certain, en revanche, c’est que Felix Van Groeningen a réussi, avec celui-ci, à réconcilier cinéma populaire et une exigence de tous les instants réellement salutaire.

Une oeuvre euphorisante, exaltante, à la passion vibrante : quand il s’agit de faire des films créatifs de très grande qualité, Wallons et Flamands savent finalement, et c’est heureux, comment se réconcilier.

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 Film vu dans le cadre du Festival du Nouveau Cinéma 2016.

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