Nocturama – Radicalisme et ses tics

À l’instar de Made In France de Nicolas Boukhrief, la diffusion de Nocturama de Bertrand Bonello ne s’est pas faite sans heurts. Le prix malheureusement à payer lorsque la fiction est rejointe voire dépassée par la réalité.

Le parallèle avec les attentats du 13 novembre 2015 s’arrête pourtant bien vite. Dans Nocturama, aucune mention, de près ou de loin, du terrorisme islamiste. Ce qui meut ces sept jeunes, c’est avant tout un esprit de révolte globale, sans autre revendication que celle d’exister aux yeux d’un société dont ils se sentent rejetés.

Les ennemis à abattre sont multiples, en même temps très ciblés. Le Medef, HSBC, le Ministère de l’Intérieur, Jeanne d’Arc en symbole d’unité hypocrite devant être à nouveau brûlé. En somme, le capitalisme destructeur, vecteur d’injustes inégalités, et au sein de l’État, ce qui représente l’arbitraire sous couvert d’autorité.

Une problématique que Bonello met un point d’honneur à rendre la plus large possible, par-delà les classes et les milieux sociaux. La jeunesse, en fait LES jeunesses sont toutes concernées, qu’elles soient filles de l’immigration ou de riches familles industrielles étudiant à Sciences Po.

Sur ce point, la première moitié de Nocturama donne efficacement le la, en n’expliquant jamais vraiment comment ces jeunes d’origines variées en sont précisément venus à vouloir tout faire péter, tout en rendant limpide par un montage alterné parfaitement cadencé là où ils veulent aller, quels sont les (non-)buts recherchés.

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Adoptant une rythmique lancinante sur fond d’images au dépouillement richement travaillé, Bonello compose cependant sa mise en place et le construction des enjeux comme une partition que l’on suivrait davantage pour la beauté calligraphique des notes que pour leurs sons.

En d’autres termes, si le propos du film se voit bien amené par une écriture assez intéressante des dialogues d’un bon niveau, le parti-pris graphique choisi pour l’expliciter, lui, ne tarde pas à faire grincer.

À la fois réalisateur, scénariste, compositeur, Bonello multiplie les chapeaux, sans toutefois niveler et doser adéquatement les trois. C’était à craindre après son Saint-Laurent déjà attaqué sur ce plan, mais parmi ses différentes casquettes, le chef-d’orchestre a privilégié celle qu’il aurait dû éviter sur pareil sujet : celle de l’esthète.

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Une fois le récit entré de plain-pied dans les travées d’un luxueux hypermarché, sans fioritures et subtilement narré, celui-ci, ainsi, se fait dès lors beaucoup plus hasardeux, tiraillé entre une volonté de proposer une allégorie (maladroite) d’une jeunesse pétrie de contradictions, perdue, désenchantée, et désoeuvrée, et celle de servir un huis-clos où Bonello chercherait à faire son Assaut.

L’exercice de style n’est donc jamais très loin, multipliant les cadrages cliniques et faussement aseptisés à la Nip/Tuck, conférant à l’ensemble une patine dérangeante d’artificiel et de toc.

La donne ne serait pas si dommageable si les sept personnages principaux sortaient indemnes, eux, de pareille approche.

cinemania_nocturama_3Or en leur appliquant la même logique (la dimension esthétique avant tout considération psychologique), et en les affublant de faciès mono-expressifs, il devient alors bien difficile de s’attacher ou d’éprouver la moindre empathie à l’endroit de ces derniers.

Pire, leur traque par le GIGN à travers les allées de cet hypermarché aurait pu donner lieu à une métaphore touchante d’une jeunesse broyée par un État ne sachant pas faire autre chose que de la mettre au pas.

Au lieu de ça, on ne ressent aucune pitié, en en venant même à se dire qu’ils l’ont, au fond, bien mérité. L’un d’entre eux criera « Aidez-moi ! Aidez-moi ! » : même Bonello semble montrer qu’il n’y croit pas.

Sans être dénué d’attraits, Nocturama passe ainsi à côté du combat. La jeunesse, ses doutes, sa révolte, son besoin d’exister méritent mieux qu’une enveloppe certes belle et travaillée, mais tristement désincarnée.

Moins flamboyant mais plus touchant, Made In France, sur un sujet similaire, aura su, étonnamment, se montrer bien plus convaincant.

Film vu dans le cadre du Festival Cinemania 2016.

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