L’Amant Double – Mystère à terre

Jeux de miroirs, reflets de silhouettes diaphanes, corps fantômes, regards hagards, et âmes tourmentées : « Tequila, Heineken, pas l’temps d’niaiser« . Pensé trouble et vénéneux, L’Amant Double, hormis ses personnages, ne trompera personne dès son introduction, plastique, esthétisée, tout en subtilité évaporée.

Chloé, dépressive et perturbée, décide d’entreprendre une thérapie, y voyant son unique planche de salut pour être enfin guérie. De ses tourments psychologiques, de sa douleur physique, constamment meurtrie par des douleurs récurrentes au ventre, revenant la hanter dès que sa santé mentale (du moins son moral) commence à chanceler.

l-amant-double_1Tel qu’attendu, Chloé tombera bien vite amoureuse de son thérapeute, Paul (Jérémie Renier), qui lui-même s’entichera de sa patiente en un claquement de doigts. L’éthique et la déontologie, vite mentionnées, aussitôt balayées, ne pèseront guère face au désir irrépressible animant les deux êtres, duquel va naître une relation placée d’emblée sous le sceau de l’ascendance et du contrôle. L’amour sincère les unissant gardera ainsi constamment cette saveur amère de la femme aimée pour ce qu’elle est et incarne, oui, mais aussi et surtout en tant que sujet.

Une sensation désagréable qui ne quittera jamais l’écran, mal aidée il est vrai par une succession de séquences où la sexualité masculine, et surtout féminine, jouissent d’une représentation des plus embarrassantes. À l’instar de Jeune et Jolie avec lequel il partage la même actrice principale (Marine Vacth), L’Amant Double enchaîne les poncifs du sexe freudien, où ce dernier se fait à la fois source du mal et solution, où la folie de Chloé aura pour seul exutoire l’expression de ses pulsions.

La demi-mesure n’étant pas de mise ici, tout y passe alors dans les pratiques exposées (la figure féminine étant au passage soit vectrice, soit traînée), une donne problématique moins par bigoterie mal placée que par une mise en scène sonnant alors faux, frôlant allègrement le cliché. Les tentatives de viol laissant place dans la foulée à des ébats consentis, la scène de pénétration anale caricaturale et mal amenée, la sempiternelle dynamique nymphomane-mâle dominant, ne sont que quelques-uns des éléments faisant de L’Amant Double un objet d’une part tendancieux car presque complaisant, mais surtout, daté et rétrograde dans sa manière d’aborder ses thématiques.

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Là où Shortbus de John Cameron Mitchell faisait des corps le moteur de tensions et d’émotions de ses personnages, plaçant le spectateur au cœur même d’une sexualité aux multiples visages, parfois horribles, souvent profondément humains, François Ozon marche lui dans les traces d’un certain cinéma hexagonal (plus précisément, celui très ampoulé de sa capitale) pour lequel les sentiments, quels qu’ils soient, doivent forcément être appréhendés sous un angle analytique et cérébral.

Dont découle alors inévitablement une atmosphère clinique, au sein de laquelle toute prise émotive se voit réduite à la portion congrue, empêchant chaque tentative d’identification, étouffant par là même toute possibilité d’attachement.

Jamais aussi bon que lorsqu’il s’efface derrière ses personnages (8 Femmes, Frantz), Ozon sur L’Amant Double retombe dans ses travers stylistiques, enchaînant les plans extrêmement graphiques, à la composition et à l’éclairage impeccables, beaux d’un point de vue plastique, mais singulièrement dénués d’âme, arides émotionnellement, lorsqu’ils ne se montrent pas tout simplement lénifiants.

De cette jolie coquille, Ozon retire en fait un récit faussement complexe et démonstratif, rejoignant en cela Bertrand Bonello et son Nocturama, à la saveur tenance de « tout ça pour ça ? ».

l-amant-double_5Ainsi, de son amorce à son épilogue, L’Amant Double va se lancer dans une entreprise de brouillage de pistes, en jouant sur les deux cordes dont il dispose : la gémellité et ses fameux dédoublements de personnalités, et la folie réelle ou fantasmée. Un chassé-croisé entre réalité et fausseté censé désarçonner, un retournement de situation en répondant à un autre au cas où l’on aurait la mauvaise idée de décrocher, aux ficelles pourtant si grosses qu’il paraît bien difficile, avec un peu d’attention, de passer à côté.

A contrario de Shutter Island ou des premiers Shyamalan, les twists et autres rebondissements, au lieu de servir l’histoire, ont tendance à en exacerber les lacunes, à mettre à nu sa vacuité plutôt que d’en renforcer l’impact et la portée.

La satisfaction en berne au terme de sa conclusion, finalement insuffisamment repu malgré une durée plutôt charnue, L’Amant Double (en dépit de son jeu de mot grossier en faisant de facto l’un des meilleurs de l’année) donne le sentiment peu amène qu’en dépit de ce qu’il cherche à raconter, des tabous qu’il entend briser ou secouer, il n’aura jamais, quoi qu’il fasse, les moyens de ses ambitions. Et pour François Ozon, après un Frantz de belle facture, la fâcheuse sensation d’un retour en arrière, et de tourner en rond.

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Film vu dans le cadre du Festival Cinemania 2017.

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Un commentaire

  • Ben, franchement, on peut dire que le cinéma est une belle invention! Hier, je me suis ennuyé comme pas possible devant le « Rodin » de Jacques Doillon, à désespérer du cinéma, et, aujourd’hui, me voilà réconcilié avec le Septième Art grâce à François Ozon après avoir vu « L’Amant double « .
    Pourtant, Ozon, je me méfiais, capable du pire ( « Jeune et jolie », « Une nouvelle amie ») comme du meilleur (« Sitcom », « Sous le sable », « Huit femmes », « Dans la maison », « Frantz »)! Eh bien, j’ose dire que « L’Amant double » est probablement le film le plus élaboré, le plus abouti de François Ozon, et, probablement, le plus référencé: Fritz Lang et son escalier en forme de scie circulaire, Hitchcock, et parmi les plus récents, David Fincher, Cronenberg (« Faux-semblants »), Haneke (« Le Ruban blanc »), voire Paul Verhoeven (« Elle »).
    On dit que François Ozon est un cinéaste éclectique, un peu touche à tout. Sans doute, mais à la réflexion, il traite toujours plus ou moins des mêmes thèmes: le mensonge, le miroir, le double, la gémellité.
    Cette fois, on est dans le thriller érotique, moi, j’ai plutôt envie de dire le thriller tout court, aux limites parfois de l’épouvante. Il m’est arrivé, sur deux ou trois séquences de sursauter sur mon siège. Et puis, et puis, on touche à la psychiatrie, à la psychanalyse et, plus prosaïquement, à la folie. Alors, comme chez Maupassant, on va se demander pendant tout le film si nous sommes dans le réel ou le fantasme, dans la réalité ou le cauchemar. Evidemment on n’aura pas de réponse et toutes les hypothèses sont recevables.
    Surtout on a la révélation de Marine Vacth, qui n’était qu’un jolie mannequin dans « Jeune et jolie », alors que là, elle explose à l’écran. Elle a manifestement bien vieilli et elle est de plus en plus belle, y compris à l’intérieur même du film. Bon, c’est vrai, c’est le personnage principal et c’est autour de sa folie que progresse le scénario, scénario parfaitement construit qui nous tient en haleine du début à la fin.
    Enfin, il me semble que « L’Amant double » est une grande, une très grande leçon de cinéma. L’œuvre est parfaitement dominée. La musique est remarquable, collant parfaitement à l’atmosphère du film, les plans sont d’une stupéfiante beauté, très construits, très travaillés, la direction d’acteur est parfaite. Jérémie Renier est égal à lui-même, c’est-à-dire parfait, Marine Vacth, Jacqueline Bisset et Myriam Boyer sont excellentes.
    Bref, un très grand film et il ne me déplairait pas que Pedro Almodovar et son jury lui décernent la palme cannoise!

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