Mercenaire – Tuer le père

Cette fois, Xavier Dolan n’y est pour rien. Mais si voyons ! La cellule familiale et ses dysfonctionnements. Allons…

Dans un registre similaire, pas de maman(s) pour autant dans Mercenaire. Tout se joue ici sur le rapport au père, et ses conséquences sur la construction identitaire.

Sacha Wolff ne prendra aucun faux détour pour d’emblée jeter son pavé. Le rejet, le reniement, l’humiliation physique et morale, voilà ce que devra endurer Soane.

L’heure ne sera donc pas à la fête dans Mercenaire. Sans pour autant verser dans l’anxiogène outrancier, la révolte incontrôlée, l’acrimonie amère.

Avant tout, c’est bien un récit d’émancipation que Sacha Wolff entend mener. Tout en maintenant constamment la tension quant à une charge politique et sociale prête à exploser à chaque instant.

L’un et l’autre, bien qu’étroitement liés, ne se marchent jamais sur les pieds. Le film peut ainsi  se voir apprécié uniquement par son premier niveau lecture, tout en se montrant pleinement satisfaisant si vous prend l’envie de pousser le raisonnement encore plus avant.

À sa surface, Mercenaire narre ainsi de manière tout à fait classique le parcours personnel d’un jeune wallisien – Soane, donc -, prometteur joueur de rugby, qui sera amené à quitter sa Wallis natale contre la volonté de son père, afin d’entamer une carrière professionnelle hexagonale.

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Son départ, vécu par ce dernier comme un affront doublé d’une trahison, sera pour lui le début de son affirmation en tant qu’homme, en tant qu’adulte. Même si pour cela, il faudra en découdre et passer par la lutte.

Le choix du rugby, de ce point de vue, ne saurait être anodin. Exemple souvent vanté d’engagement, de pugnacité, de volonté, de dépassement de soi, ce dernier offre ainsi un cadre parfait à Sacha Wolff pour exprimer, par le jeu et l’image, l’évolution mentale, morale, tout autant que physique de Soane, sans nécessité de recourir à des dialogues qui auraient facilement pu pécher par artificialité.

D’autre part, c’est précisément en usant de ce modèle de vertu (auto)proclamé que Wolff va, peu à peu, corrompre de l’intérieur les forces en présence, et faire montre d’une férocité ne laissant aucune place à la bienséance.

L’unité (de façade) de l’équipe ébranlée par l’arrivée de Soane, mettant au jour racisme et animosité à l’égard de « l’étranger ». Le paternalisme du club, les magouilles financières, le dopage avec la complaisance des instances, l’hypocrisie du milieu et de ses non-dits.

Une charge violente, que d’aucun qualifierait de tronquée et manquant d’objectivité. Que l’on trouve nous, au contraire, bien vue et à saluer.

Au fond, un club sportif n’est-il pas, avant tout, une microsociété ? Avec ses institutions, ses règles, ses coups-bas, ses privilèges ?

L’analogie est dès lors toute trouvée : ce n’est ainsi pas seulement au monde du rugby que Sacha Wolff entend s’attaquer, mais bien à travers lui aux rapports ambigus (humains comme sociaux) entre métropole et territoires anciennement colonisés.

« T’es un All-Black ? »

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À cette interrogation, lourde de sens bien que naïve (tout en étant dénuée de mauvaises intentions), Soane répondra à sa petite amie « je suis français », d’un sourire tendre indiquant néanmoins son absence totale de surprise quant à cette réflexion.

Oui, Soane est français. Aux antipodes du stéréotype de l’homme blanc brandi à cor et à cri par les « nationalistes blancs anti-immigrés » (sic) qui courent les plateaux télés et les assemblées.

En filigrane donc, la question (très actuelle, à plus forte raison) de l’intégration, et avec elle, celles du rapport aux origines, des différences culturelles, de la manumission.

Car Soane aura beau, par ailleurs, quitter Wallis contre vents et marée, contre ce père qu’il devra dans une certaine mesure tuer, cette distance, ce gouffre, ne seront jamais réellement gommés.

À cause de son petit frère qu’il n’a eu d’autre choix que de laisser. À cause d’Abraham, ce recruteur despotique ayant la main-mise sur les joueurs et le marché, auquel il ne pourra échapper.

S’il cherchera à embrasser une nouvelle vie, celle en quelque sorte d’un affranchi, ses origines, ses racines, finiront tôt ou tard par se rappeler à lui.

Une dualité entre traditions et modernité (mais de quel côté ?…)  dont Sacha Wolff aura su trouver l’incarnation idoine à l’écran, l’exemple-type d’une tradition souvent traitée en Occident sous un jour exclusivement folklorique, occultant par là-même sa dimension sacrée, spirituelle, guerrière, autant que symbolique : le Haka, à la puissance et l’efficacité recouvrées, arrivant par une mise en scène d’une grande acuité à donner de véritables frissons, à réellement impressionner.

Par deux fois, en miroir et en écho, Sacha Wolff nous gratifie ainsi de séquences où physique et pulsions prennent le pas sur l’ordre établi en guise de raison.

Une donne à l’image du film dans son entier : sec, à vif, les maux noyés dans un torrent d’émotions.

Un cri du cœur aussi fort que rageur. Le loup est lâché : Mercenaire est sa fureur.

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Film vu dans le cadre du Festival Cinemania 2016.

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