Liberation Day – Kings in the North

ALL ART IS PROPAGANDA. George Orwell

 …AND ALL PROPAGANDA IS ART. Laibach

De la Corée du Nord, on ne connaît surtout que ce que les médias occidentaux ont à en proposer. C’est-à-dire finalement pas grand-chose, la faute a priori due au régime stalinien, à son hermétisme et son opacité.

A priori seulement, car Laibach, groupe de musique slovène. Car Morten Traavik, réalisateur norvégien. Qui ont réussi ce que l’on nous a longtemps présenté comme relevant de l’impossible. Non seulement donner un concert de rock industriel à Pyongyang, capitale de cet état quasi-fantasmatique. Aussi, et surtout, en filmer les coulisses.

« Diable, mais comment ont-ils fait ? »

morten_traavik

Laibach, leur amour de la provoc’, leur désinvolture et leur folie, à eux-seuls n’y auraient sûrement pas suffi. En Corée du Nord plus qu’ailleurs, tout est affaire de diplomatie.

Tout doit être discuté, tout se négocie. De l’intensité des lumières, au matériel à utiliser. Du temps alloué aux répétitions, à la longueur des câbles nécessaires à la gestion du son.

Sans compter bien sûr la pression permanente exercée par la police culturelle, agitant au gré du vent (souvent changeant) le spectre de la censure.

Une mise en garde que le responsable du ministère de la culture nord-coréen, se fera d’ailleurs fort de servir à Laibach dès leurs arrivée : « If Laibach visits DPRK, they would carry out a provocation and harm this socialist system ! So, without trust, without confidence, we can not invite you here !« 

Ce qu’il fallait, c’était donc un fin connaisseur des mœurs en vigueur, quelqu’un sachant jongler entre les exigences de leurs hôtes, la réalité artistique et les contraintes du groupe, tout en ménageant les susceptibilités de chaque côté.

liberation_day_laibach_3

Entre la rectitude des uns, l’arrogante et bouillante candeur des autres, la marge de manœuvre était on-ne peut-plus ténue. Pour Morten Traavik, familier du pays pour s’y être rendu (selon ses dires) une quinzaine de fois, le pari a été amplement tenu.

Fruit d’un gros travail de préparation qui exigeait un tissage de liens forts et fiables sur place en amont, Liberation Day est en fait l’exact opposé de ce qu’il a à nous montrer : la quintessence réfléchie et structurée d’une expérience constamment prête à exploser.

En chef d’orchestre et « leader suprême » de ses troupes, Morten Traavik, tout en charisme et en assurance (soigneusement contrebalancée par une constante bienveillance), y déploie des trésors de doigté et de réactions mesurées (en dépit, par un instant, d’une colère froide contenue mais larvée) pour mener à bien non seulement la bonne tenue du concert, mais surtout la concrétisation du projet dans son entier…

… aux desseins encore plus ambitieux que celui de braver l’interdit.

Sans parler de mission en « sous-marin », la volonté par l’intermédiaire de Liberation Day de tisser des liens aussi minimes soient-ils avec quelques locaux, elle, est manifeste. Il suffit de voir la relation faite de défiance et de franche camaraderie entre Traavik et leur superviseur pour mesurer l’importance d’une telle démarche (militante) auprès d’un peuple de facto marginalisé.

Liberation-Day-6

Refusant tout manichéisme et pourfendant vertement tout préjugé à l’égard de la Corée du Nord, dans le même temps n’abordant jamais frontalement les atrocités commises par le gouvernement nord-coréen, Traavik laisse alors son montage et ses images parler pour lui.

Un parti-pris efficace, mais à double tranchant. Car aussi incroyable soit-il, difficile d’y voir une simple approche à cœur ouvert, purement humaniste et désintéressée. Le sens de la mise en scène de Traavik et des membres du groupe étant là pour rappeler que Liberation Day reste avant tout une machine promotionnelle redoutablement léchée.

Contres-plongées sur des personnages plus iconiques que jamais ainsi magnifiées, mouvements et attitudes théâtraux, incrustations d’extraits des clips wagnériens de Laibach, montage découpé à même la rythmique de la musique : tout concours à faire de Liberation Day un documentaire, oui, mais à l’ironie sacrément frénétique.

Qui, dans une ultime pirouette, n’en oublie pas de convoquer des extraits du procès de l’étudiant américain Otto Warmbier, condamné à quinze ans de travaux forcés en 2016 et tragiquement décédé cette année. Ou de brefs passages bellicistes du journal télévisé nord-coréen présenté par Ri Chun-Hee, vedette en son pays.

Comme pour rappeler qu’en Corée, l’histoire peut certes être bousculée, mais que le danger, lui, reste à portée.

Le mot de la fin pour Ivan Novak, membre historique de Laibach, tout en humilité : « It’s a small step for Laibach, but a big step for humanity.« 

Un voeu pieux pour une Corée qui risque de bien vite l’oublier, mais qui désormais, a le mérite d’exister. Laibach et Morten Traavik ont fait l’Histoire, et l’on ne peut que s’incliner.

liberation_day_laibach_2

Film vu dans le cadre du Festival Fantasia 2017.

Laissez un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s