The Senior Class – Sexe, mensonges et vidéaux

Sur l’échelle du tabou social, la sexualité occupe toujours de nos jours une triste place de choix. Trop rares sont encore les œuvres, quelles qu’elles soient et de n’importe quel média, osant aborder la question du sexe et de sa représentation.

Surtout lorsqu’il s’agit d’évoquer celle des adolescent(e)s et des jeunes adultes. L’âge auquel les amours se font enfin charnelles, où ébats et passions se substituent alors aux platoniques émotions.

En parler, c’est transgresser. La représenter, c’est s’engager.

En particulier lorsque l’œuvre en question provient d’un pays à la modernisation galopante, mais toujours régi par le poids rigoriste de la hiérarchie et des plus vieilles générations : la Corée du Sud, jeune reine des nouvelles technologies, avant-gardiste côté innovations, conservatrice quant à ses traditions.

N’allez cependant pas croire que la sexualité n’a aucun droit de cité. Bien au contraire, et ce à l’instar du Japon, nombreuses sont les productions versant ainsi dans l’hypersexualisation (en particulier des jeunes femmes, via la K-Pop notamment), et font du fantasme sexuel leur produit d’appel.

Or qui dit sexualisation ne dit pas forcément sexualité. Surtout, tout ce qu’elle peut convoquer en termes de problématiques personnelles, émotionnelles, et sociales.

Pas frileux le moins du monde, Hong Deok-pyo, réalisateur et co-scénariste de The Senior Class (aux côtés de Yeon Sang-ho, dont le Train to Busan avait fait sensation l’an dernier) a ainsi précisément choisi de s’attaquer à ces dynamiques, en particulier à l’œuvre lors du passage de l’adolescence à l’âge « adulte », période décisive quant à l’appréhension et la gestion de son intimité.

Pour ce faire, un cadre quasi-exclusif, mais ô combien symbolique : l’université, plus spécifiquement une classe d’étudiants en art, où théories, sens, et pratiques trouveront écho en ce que les différents personnages principaux auront à traverser.

En premier lieu desquels Jung-woo, jeune homme introverti secrètement amoureux de Ju-hee, l’une de ses camarades de classe très douée pour la matière, et par ailleurs, auprès de la gente masculine, extrêmement populaire.

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Un postulat de départ d’un classicisme éprouvé que Hong Deok-pyo va très vite s’empresser de dynamiter.

En choisissant de traiter autant que possible son sujet sous un angle réaliste, Hong ne se contente pas d’une simple romance naissante. Il y injecte une bonne dose d’ambiguïté, de doutes, d’hésitations, même de trahisons. En somme, ce qui fait à la fois le sel et la douleur potentielle d’une véritable relation, du moins d’une passion.

Là où Hong Deok-pyo touche juste, c’est qu’il n’oublie jamais de corréler les réactions émotives de ses personnages à ce qu’ils peuvent vivre professionnellement ou socialement.

De ce point de vue, Ju-hee s’affirme comme un symbole fort de la démarche du réalisateur, cristallisant à elle-seule son propos et ses obsessions. Étudiante douée pétrie d’ambitions, elle se voit néanmoins forcée pour leur donner corps à vendre et user du sien. Choix calculé d’une jeune femme vénale prête à tout pour parvenir à ses fins ? Davantage une victime malgré elle d’un système patriarcal dévorant les siens.

Hong Deok-pyo ne répondit d’ailleurs pas autre chose lorsque lui fut demandé quel était selon lui le personnage, d’entre tous, le plus détestable. Ces jeunes gens, quels que soient leurs agissements (et ce sans se montrer complaisant), restent avant tout des produits d’une société (et donc des adultes les ayant précédés) qui devrait les guider, plutôt que de les abuser et les broyer.

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Une hypocrisie systémique faisant et défaisant les réputations, mettant au pas toute velléité d’affirmation. Chacun doit rentrer dans le rang, d’une certaine façon.

Car tout hommes et donc davantage protégés qu’ils soient, le portrait n’est guère plus reluisant concernant Jung-woo et son meilleur ami Dong-hwa.

Timide, naïf, et effacé, exubérant, lâche et mâle alpha, les deux compères doivent tour à tour composer avec une culture du secret qu’il est impératif de conserver, et une immaturité émotive ne faisant que les inhiber.

Être béatement attentionné ou bravache, voire ouvertement méprisant (on pense à la façon avec laquelle Dong-hwa mettra fin à sa relation avec une jeune femme folle de lui, notamment), ne changera rien à l’affaire : ces derniers seront constamment confrontés aux conséquences de leur lâcheté.

On le voit, Hong Deok-pyo et Yeon Sang-ho ont soigné leurs personnages et leur psyché, conférant à leurs réactions, et à ce qu’ils seront amenés à traverser, une crédibilité fondamentale à la réussite de l’entreprise.

Une crédibilité que l’on retrouve dans le même temps dans le travail assez remarquable effectué sur l’animation des peaux et des chairs, sur le mouvement des corps, ainsi que sur le son lors des rapports sexuels explicités à l’écran.

the_senior_class_36Hong Deok-pyo n’édulcore jamais le sexe et tout ce qui peut s’y rattacher. Ébats charnels, bruits de succions, sonorités de fluides embrassés nés d’un désir partagé ou volé, pénétrations, cunis, ou fellations : tout concourt à provoquer l’inconfort. Moins par dégoût que par réalisme trop souvent tabou. Une approche sensorielle rappelant sans détours celle à l’oeuvre dans le dernier film de son compatriote Park Chan-wook, Mademoiselle.

Voire même Shortbus de John Cameron Mitchell dans son jusqu’au-boutisme, son absence de concessions, sa représentation crue d’âmes tourmentées, à la sexualité triste et écorchée.

Une tonalité qui tranche d’ailleurs avec la facture visuelle du film, lui, superbement coloré. Les contrastes marqués, les couleurs chaudes élégamment saturées, The Senior Class fait preuve d’une chaleur à l’opposé de ce qu’il a à nous conter.

Une rupture de ton entre la forme et le fond mettant définitivement en exergue les tourments et les indécisions des personnages, nous immergeant toujours plus avant, sans manichéisme aucun,  dans leurs parts d’ombre et de lumière.

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Ce travail sur les teintes et les textures, sur la pictularité des images, se montre d’autant plus soigné qu’il permet à lui-seul de passer outre les limitations du métrage du pur point de vue de l’animation. Si, comme évoqué, les scènes de sexe et la gestuelle des personnages en plans rapprochés ont elles bénéficié d’un soin tout particulier, on ne peut hélas en dire autant dès que le champ s’élargit, mettant en évidence des lacunes en terme de gestion de la profondeur de champs et de la mise en valeur des environnements.

Comme si ces derniers n’intéressaient finalement guère Hong Deok-pyo, bien plus attaché à parfaire et magnifier ses personnages qu’à les rattacher à un cadre. De là à y voir une certaine cohérence (involontaire ?) dans la démarche…

Dès lors, difficile de nier une marotte de critique que l’on entend souvent, mais qui cette fois-ci se voit pleinement justifiée : The Senior Class, c’est certain, va cliver. La complexité de ses personnages, ses thématiques mettant à l’épreuve les dogmes et toute frilosité, son jusqu’au-boutisme dans son parti-pris vont diviser.

Reste que des films d’animation matures, osés, et soignés de la trempe de The Senior Class, avec une vraie expérience de cinéma engagé à proposer, se font bien trop rares pour faire la fine bouche et passer à côté.

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Film vu dans le cadre du Festival Fantasia 2017.

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