Mademoiselle – Grandeur et des carences

Park Chan-wook, le souf(f)re et ses récits sanglants. Un cinéma coup de poing, viscéral, qui fait mal. La violence fuse, nous rentre littéralement dedans.

Dans Old Boy (son opus plus connu) notamment, mais pas seulement.

Stoker, à sa mesure, avait ainsi montré la maitrise du coréen dans l’art subtil du psychologique pervers, finalement plus dérangeant.

L’empreinte de l’esprit, de ses travers, sur la marche d’une construction identitaire. Sur des relations ambiguës, où l’attirance, sous couvert de tensions, se fait aussi répulsion.

Des personnages, hommes comme femmes, torturés, brisés, pour lesquels la vengeance devient la seule échappatoire, le seul chemin possible vers une rédemption fatalement impossible.

D’emblée vidés de leur essence, ils devront dès lors se lancer dans une quête de sens désespérée, implacable, parfois aux limites du supportable. Le prêtre de Thirst, ceci est mon sang, le personnage de Mia Wasikowska dans Stoker, ou Oh Dae-su dans Old Boy : tous trouveront leur salut, à défaut de paix, dans le sang.

Des vampires, créés ou natifs, forcés ou consentants.

Une figure centrale chez Park Chan-wook, où les gains, quelles qu’en soient leurs formes, se font inévitablement au détriment de quelqu’un.

Sombres, tragiques, les récits mis en scène par ce dernier ne laissent ainsi que rarement de place à l’espoir. Ou du moins, à autre chose qu’une amertume désespérément noire.

Le hasard le concernant n’est désormais plus permis : sa filmographie, suffisamment éloquente à ce sujet, parle pour lui.

Alors on attend. Mademoiselle déploie ses ailes, les atours de son (ses) histoire(s), et on attend. Que se déchaînent cette violence visuelle usuelle et ces affrontements sanglants.

On aura beau attendre encore et encore : ceux-ci ne viendront pas. Pas cette fois-ci. Park Chan-wook, dans un total contrepied (bienvenu), en a décidé ainsi.

Ici, nuls coups de marteaux, d’entailles aux ciseaux : la souffrance, oui, mais surtout, des sentiments à fleur de maux.

Dans Mademoiselle, les corps frémissent, se découvrent, s’enlacent peu à peu. Au toucher, se soustraient sonorités suggestives, parfois agressives, étrangement familières. Le regard interdit, tout autant happé, par un ballet singulier de fluides et de chairs.

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Le thriller, forcément attendu, n’est plus. Une histoire d’amour bien réelle entre la maîtresse et sa servante vient, elle, d’être mise à nu.

Mise en scène voyeuriste d’ébats fantasmés ? Misogynie larvée ? Questions légitimes qui ne manqueront pas d’être posées.

Sur lesquelles il est d’ailleurs difficile de réellement trancher.

Car au contraire de Lars Von Trier dont l’Antichrist était sans ambages un film au sein duquel la figure de la femme se voyait totalement dévoyée et devait, in fine, payer pour ses péchés, Park Chan-wook, lui, bien qu’engoncé dans une foules de clichés désormais qualifiés de « genrés », ne fait pas pour autant de la femme une victime expiatoire, dont les comportements, les errances, ou la soustraction aux dogmes devraient être châtiés.

Si Hideko, la riche japonaise et tête de proue du récit, ne doit son salut émancipateur qu’à l’intervention d’un escroc cherchant à la ramener au Japon en échange d’une partie de sa fortune (ce qui revient peu ou prou au schéma usuel de la princesse en détresse devant être sauvée, et donc tributaire d’une action extérieure souvent masculine, car seule source de pouvoir), ce postulat se voit immédiatement dynamité par sa relation naissante avec Sookee, sa servante, tuant dans l’œuf tout fantasme annoncé d’un triangle amoureux que l’on pouvait anticiper.

Passives ou manipulées (ou les deux) au départ, les Mademoiselles de Park Chan-wook évoluent significativement tout au long de l’histoire, pour reprendre progressivement le fil de la leur ; avec elle, la promesse de vivre une vie choisie, et pleine d’espoir.

La femme n’est ainsi plus uniquement de la chair et canon : elle devient surtout le moteur-même de son émancipation.

Le jeu du chat et de la souris entre lieux communs flagrants, et explosion des codes par leur travestissement. Park Chan-wook, sans se départir de clichés usités, arrive néanmoins par petites touches à en corrompre le sens et la portée.

Une représentation des êtres et des gestes d’une sensible sensualité. Une dimension voyeuriste qui aura du mal à passer. La donne est entérinée : Mademoiselle va profondément diviser. Sade polémique.

Car outre ce que l’on vient d’évoquer, l’imagerie à l’oeuvre, elle-aussi, pourra rebuter. Sans la violence graphique qui faisait jusqu’alors sa marque de fabrique ; en conservant néanmoins cet amour du craspec esthétique.

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Sur la lancée de Stoker, les chevaux lâchés : les tourments psychologiques, la tension sexuelle et ses dynamiques, aux envolées romanesques, étonnamment lyriques.

La fureur ne se mesure plus par le sang, mais par les sens.

Park Chan-Wook fait la Miike aux attentes, se joue des horreurs que l’on guettera. Surgiront-elles ? Ne surgiront-elles pas ?

Sous quel angle, si tel devait être le cas ? De Mademoiselle, tout reste affaire de point de vue.

À chaque chapitre le sien. Celui de Sookee, d’Hideko, de l’escroc coréen. Trois volets, autant d’approches, de perspectives, de jeux de miroirs et de reflets. Même si la redite rôde, et n’est jamais bien loin.

Les surexplications ne réconcilieront donc pas Park Chan-Wook et ses détracteurs lui reprochant de faire souvent (trop) long. Mademoiselle aurait pu s’arrêter au premier segment que l’on aurait déjà (presque) tout compris. Tant pis.

Il faudra digérer les deux derniers. D’un autre côté, c’est toujours mieux de terminer, malgré tout, ce que l’on a commencé.

Rassurez-vous, votre attente en sera récompensée : au milieu des longueurs, des fulgurances, des instants de grâce tutoyant l’excellence. À défaut d’avoir parfait son récit, Park Chan-Wook n’a rien perdu de sa virtuosité lorsqu’il s’agit de mettre en scène le romanesques et ses envolées.

La sensation de se retrouver bien souvent face à de véritables toiles de maître rassure quant à la capacité du cinéma, pour peu que sa grammaire soit adéquatement utilisée, à surprendre et se renouveler. En revenant aux bases : superbement éclairé, toujours idéalement cadré (plans larges, inserts, longue, courte focale, la palette dans son entièreté est exploitée), une production design très soignée, et surtout, une composition et un agencement chromatiques très étudiés.

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Les jeux de teintes et de couleurs ne se résument ainsi nullement à l’alternance usuelle de tons chauds et froids censés traduire de manière basique une rupture de ton. Celles-ci, par couches et surcouches, mélanges et substitutions, possèdent un rôle plus large, plus complexe : matérialiser visuellement la complexité psychologiques des personnages, leurs interactions et leurs dynamiques.

À l’instar de Guillermo Del Toro sur Crimson Peak, Park Chan-wook n’hésite pas à se montrer flamboyant, à adopter une esthétique parfois outrancière, parfois plus discrète. Il ne se refuse rien, totalement à dessein.

Malaise, consternation se substituent à l’extase, parfois à la jubilation. Un ascenseur émotionnel qui ne dit pas son nom. Parfaitement soutenu dans son entreprise de faux-semblants et de trahison du spectateur par les fabuleux accords de Jo Yeong-wook. Une musique, depuis le visionnage, que l’on écoute en boucle !

Tour à tour romance sulfureuse, drame vénéneux, film historique, récit de fantômes, Mademoiselle étale son ambition et sa démesure, parfois au détriment d’un rythme global et d’une musicalité qui, eux, auraient probablement mérités davantage de mesure.

Définitivement perfectible, prêtant le flanc un peu trop facilement à la polémique, le film de Park Chan-wook n’en reste pas moins un objet cinématographique fascinant, accompli avec un savoir-faire que l’on ne voit que trop rarement.

Une source magnétique de débats : c’est aussi pour cela que l’on aime le cinéma !

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Film vu dans le cadre du Festival du Nouveau Cinéma 2016.

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