1987 : When the Day Comes – Le sens (tronqué) de l’histoire

 

On ne répétera jamais assez à quel point le cinéma sud-coréen est admirable dans sa capacité à rouvrir les plaies du passé. À l’instar de A Taxi Driver de Jang Hoon sorti également l’an dernier, 1987 : When the Day Comes marque la célébration des trente ans du soulèvement démocratique ayant conduit à la fin de la dictature et de la Cinquième République, en s’inscrivant, lui, pleinement dans les événements de juin de cette année charnière dans l’histoire contemporaine de la Corée du Sud, là où le film de Jang Joon-hwan se concentrait quasi-exclusivement sur la tragique répression de  Gwangju survenus en 1980. Aussi, 1987, pour servir au mieux l’ampleur de son spectre de couverture (sociale, politique, juridique), se présente sous la forme d’un film choral, à même d’offrir une peinture suffisamment large et exhaustive des différentes parties prenantes : celles, chacune à leur niveau, ayant écrit et fait l’histoire. Six personnages, fictifs ou ayant vraiment existé, vont ainsi se relayer pour multiplier les points de vue sur une période pendant laquelle le pays et la population se sont déchirés. Entre pro-régime, démocrates idéalistes, anti-communistes farouches, conservateurs et progressistes, le manichéisme qui opposerait « méchants » et « gentils » n’a, dans cette première heure, pas (encore) droit de cité.

C’est d’ailleurs sans aucun doute le pan de 1987 : When the Day Comes le plus réussi. Au cours de la première heure, le réalisateur orchestre ainsi un thriller politique fascinant, d’une redoutable efficacité, où les pièces du puzzle socio-politique qu’engendrera l’assassinat d’un jeune étudiant par le bras armé de la cellule anti-communistes du ministère de l’intérieur vont émerger et s’agencer de manière cohérente, naturelle, voire évidente. À la faveur d’un montage serré, soigneusement rythmé, et d’un jeu d’acteurs de haute volée (il faut dire que 1987 jouit de ce qui peut se faire de mieux, ou presque, à l’heure actuelle en Corée), la mise en place des enjeux et des figures majeures du récit captive par sa richesse informative et émotive, ainsi que par sa maitrise bienvenue des ruptures de ton. Révoltante (l’injustice de l’arbitraire, l’indignité et l’aveuglement éhonté à la fois du pouvoir et de ses chevilles ouvrières), mais aussi drôle et touchante, cette première moitié trouve l’équilibre idoine entre retranscription de faits réels solidement documentés, et vision romancée, certes un brin fleur bleue, mais suffisamment juste pour émouvoir et toucher.

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Or l’irruption de la nièce (Kim Tae-ri, déjà vue dans Mademoiselle) du gardien de prison (Yoo Hae-jin), en même temps qu’un changement brutal dans le rythme, ainsi que dans la tonalité du film et dans la narration, va complètement venir perturber cet équilibre, en ouvrant grand les vannes du mélodrame et des élans larmoyants. Jusqu’alors dans la retenue, avec une mise en scène soucieuse de respecter au mieux l’intégrité des événements et la complexité des protagonistes, Jang Joon-hwan se laisse dès cet instant aller à une symbolique plus appuyée, à des cadrages plus suggestifs tentant d’accentuer le caractère iconique de certaines figures phares de la lutte populaire. Ce qui n’était manifestement pas assez au goût du réalisateur, qui se permet également d’ajouter à un ensemble déjà bien chargé toute une imagerie christique (les halos de lumière enveloppant l’horizon, les rayons du soleil mettant en exergue les scènes représentées sur les vitraux d’une paroisse) disons-le assez ringarde, et contredisant totalement les bases que la première heure avait pourtant elle-même posées. La somme d’individualités mues par une quête commune, de laquelle émanait un élan inclusif et communicatif, se voit remplacée par une personnification plus convenue, aux arcs narratifs bien plus anecdotiques, en conséquence vidée de son pouvoir d’évocation et d’immersion. Le thriller politique, à ce moment-là, n’est plus : place est faite à la sacralisation et l’humanisation outrancière des héros, à la diabolisation des bourreaux, abandonnant toute nuance (qui faisait justement son attrait jusqu’alors) sur l’autel d’une démagogie de circonstances. L’expression flagrante d’une démission artistique sous le poids des exigences et des attentes faites à l’endroit d’un film populaire à gros budget, avant tout pensé comme une œuvre commémorative et fédératrice, avant d’être critique et revendicatrice.

C’est toute la différence de point de vue entre le Lincoln de Steven Spielberg et un film comme 1987. Quand l’un (sans déboulonner pour autant la figure et la priver de ses mérites) s’attache à réhabiliter les personnes de l’ombre ayant participé aux décisions et aux changements, l’autre effectue la démarche inverse, en cristallisant plus que de raison toutes les qualités (ou tous les vices) sur les visages les plus emblématiques, par facilité voire simplisme, au mépris de la complexité historique. Un choix qui interpelle, à plus forte raison au sein d’un cinéma qui ne rate pas une occasion de déconstruire les mythes, et de questionner les travers de sa société (Memories of Murder, Sea Fog : Les Clandestins, ou encore The Chaser et Battleship Island). Autant dire que sur ce plan, 1987 s’est complètement sabordé, évidant le potentiel d’un sujet qu’il donnait pourtant l’impression de maîtriser.

Face à la schizophrénie plombant en grande partie le film de Jang Joon-hwan, il faudra donc choisir. De sacrifier près de la moitié du récit pour conserver 1987 à son meilleur, et en retirer la substantifique moelle qui ne demandait qu’à se déployer une fois la première heure passée. Ou d’aller jusqu’à son terme pour appréhender malgré tout l’œuvre dans toutes ses forces comme ses faiblesses, au risque d’y perdre peu à peu ses illusions jusqu’à une inéluctable déception.

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Film vu dans le cadre du Festival Fantasia 2018

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