Luz – Le baiser du diable

Cela peut paraître injuste, ça tend même à rendre jaloux, mais certain(e)s, plus doué(e)s que la moyenne, réussissent à frapper fort du premier coup. Un cercle très fermé que Tilman Singer, réalisateur de Luz, peut, lui, désormais se targuer d’intégrer. Car son premier long-métrage, moins récit horrifique qu’ode au trouble et à l’angoisse fantastique, possède tous les atours du coup de maître. Pourtant, ne comptez pas sur lui pour épater la galerie et en mettre plein la vue, car si Luz brille, il le doit avant tout à son épatante retenue. Les moyens dont il a pu disposer étaient certes limités, mais il est manifeste que Singer a quoi qu’il en soit opté pour une approche anti-spectaculaire du plus bel effet. Du film de possession, ce dernier a ainsi retiré les thématiques (sexe et religion, poids des dogmes et des institutions), la distillation patiente de l’effroi, ainsi que l’inconfort du travail opéré sur les corps, en délaissant sciemment tout ce qui peut sortir du cadre de l’intime. Le huis clos mis en place par le metteur en scène allemand, plus qu’un exercice de style, se fait alors volontiers caisse de résonance d’une psyché instable, assaillie de tous côtés.

Pour mesurer à quel point Luz épouse les contours de la folie, il convient de mettre en parallèle son synopsis et sa mise en images. En images, mais aussi en son. Car ce qui frappe d’emblée pour ne plus jamais nous lâcher, c’est bien cette mise sous pression permanente par l’entremise de la musique (mélange chaotique de percussions tribales et de sonorités électroniques) et des bruitages. Au prix d’un travail conséquent sur les fluides et leur texture sonore, ainsi que sur l’articulation tout en échos des langages (les va-et-vient constants entre espagnol et allemand, deux langues, s’il en est, aux timbres radicalement différents), Luz happe et écrase son monde sous le poids d’une stimulation continue des sens. À grands renforts de grincements, distorsions, et autres craquement agressifs, et dans le même temps, étonnamment hypnotiques. Lorsque les glaçons d’un cocktail cognent contre les parois du verre, quand le sucre glisse de son contenant vers la coupe à adoucir, la sensation auditive a beau se montrer désagréable, la tangibilité est telle que l’immersion n’en sort que grandie, et avec elle, l’attention inconditionnelle d’un spectateur dès lors captif d’une image elle aussi magnétique et adéquatement servie.

Magnétique dit-on, car à l’unisson en termes d’approche et de réalisation. Tourné en 16 mm à l’économie, Luz est certes aidé par son genre peu gourmand en décors et en ressources, mais n’en fait pas moins preuve d’une conscience permanente de ses moyens, non pas pour adapter ses exigences en conséquence, mais au contraire en faire un véritable moteur à part entière. N’ayant d’autre choix que de se montrer inventif, Tilman Singer se raccroche à l’essence même du cinéma et à la base de son langage, pour proposer des séquences réellement troublantes, où fantasmes et réalité finissent par s’entremêler par la force de la rythmique et de la composition des plans. On pense en particulier à ce moment de grâce psychotique qu’est la reconstitution de l’accident subi par Luz (Luana Velis) et Nora (Julia Riedler), en grande partie mimée, en appelant vivement à l’imagination du spectateur et à sa capacité de figuration, tout en y injectant quelques éléments en surimpression, ou fondus entre deux plans tirés des événements s’étant réellement produits. Par ce procédé, Singer place son audience au-dessus du vide, sans filets, cette dernière n’ayant d’autre alternative que de se laisser prendre dans la toile tissée par le metteur en scène, captivée par l’image, et rattrapée par le sound design en cas de tentative d’évasion momentanée.

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L’horreur vendue par le film, si elle n’a rien de graphique (ou à la marge), n’en est donc pas moins bien réelle. Plus psychologique, vénéneuse, viscérale. Le diable est dans les détails, et cela, Tilman Singer l’a bien compris. Dans la forme, comme dans le jeu. Tous véritables gueules de cinéma, il n’en faut guère à chacun(e) des comédien(ne)s pour crever l’écran : un regard, un geste, une posture suffisent à convaincre. Du mal (sous toutes ses formes) qui les ronge, du drame en cours sous nos yeux, de manière insidieuse, que l’on sent patiemment monter, sans que l’on ne sache jamais vraiment quand le tout va basculer. Ce n’est, à ce titre, pas la moindre des prises de risque de la part de Singer : celle d’avoir laissé ses acteurs sur la corde raide, flirtant constamment avec la limite du ridicule (sans pour autant sombrer dans le cabotinage et la caricature), pour mieux instiller l’étrange, et décupler l’inconfort.

Expérimental à bien des égards, Luz représente à tous points de vue un film plein. Original dans son appréhension du genre, maîtrisé, aux standards d’ores et déjà très élevés, le premier film de Tilman Singer est une œuvre qui n’a, à coup sûr, pas fini de hanter. Le plus dur, désormais, est donc peut-être à venir, et l’essai, aussi convaincant soit-il, méritera évidemment confirmation. Reste que les films d’épouvante de ce calibre ne courent pas les rues : une raison supplémentaire (une de plus) pour savourer Luz à sa juste valeur, et se ruer dessus.

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Film vu dans le cadre du Festival Fantasia 2018

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