Climax – Noé sauvé des hauts

De Gaspar Noé, on attendait inévitablement un coup de poing. Le fameux choc à la mesure de l’introduction d’Irréversible ou de sa terrible séquence de viol. Un bad trip à la façon d’Enter the Void, un mal-être comme devant Seul contre tous. Et puis non. Climax n’en sera pas. Pas cette fois. De ses obsessions, de ses ressorts, de ses codes, Noé a ici retiré l’expérience, basée sur la stimulation et l’altération des sens. Et tant pis pour ceux qui l’attendaient forcément au tournant sur la violence. Qu’ils soient néanmoins rassurés : Climax, de ce point de vue, n’en reste pas moins un vrai film de Gaspar Noé. A ceci près que l’outrance graphique attendue laisse cette fois place à un malaise d’abord mu par l’érotisme du langage corporel, ainsi que par l’étrangeté chorégraphiée des performances physiques.

Bien que l’introduction du film consiste en une série d’interviews de chaque membre de la troupe de danseurs, diffusée sur un écran cathodique (cerné de livres et de VHS explicitant les références infusant la filmographie du cinéaste) filmé en plans fixes, la narration orale s’efface dès lors derrière une approche presque exclusivement visuelle. Passées la note d’intention du cinéaste et les (non-)motivations de ses personnages, Climax délaisse ainsi le verbe pour nous offrir une chorégraphie tournée en plan-séquence esthétiquement chatoyante, où l’expression des corps, la gestuelle des danseuses et des danseurs, le travail accompli sur la bande-son et le mixage sonore nous emportent dans une transe aussi cauchemardesque que magnétique. L’attraction-répulsion fonctionne alors à plein, et Gaspar Noé d’asseoir sa virtuosité formelle le temps d’un instant de grâce pendant lequel le Suspiria de Dario Argento n’est jamais très loin. Mais comme dans toute hype, le plus difficile reste la descente, la chute après l’extase. Dans sa gradation vers la folie absolue et la déconstruction de ses personnages, Noé perd paradoxalement de vue l’étreinte sensorielle qu’il avait magnifiquement mise en place. Le trip hallucinatoire touché du doigt et fantasmé l’espace de quelques minutes se dilue ainsi dans les méandres de l’école servant de cadre au huis-clos. Dès que sa caméra va et vient dans les couloirs et les chambres (et fait alors irruption dans ce qui traduit la zone d’intimité des danseurs), le réalisateur de Love retombe dans des travers juvéniles superficiels, où les digressions sur le genre, le sexe, la vie et la mort, conduisent davantage à irriter par la faiblesse du propos, qu’à choquer par sa radicalité. À ce titre, la présence d’un enfant lui-même emporté par l’hystérie collective, et ce qu’en fait Noé (le comportement irresponsable de sa mère exacerbé par la drogue versée dans la fameuse sangria, extrêmement attendu et convenu), sont symptomatiques d’un métrage voulu sulfureux, s’avérant finalement plus proche d’un délire de sale gosse que d’une oeuvre contestataire avec un véritable message, social ou moral, à faire passer.

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Signe pourtant que Climax n’est pas non plus l’exercice de style vain, pompeux et nombriliste que l’on pouvait craindre pour la suite de sa carrière, le charme hypnotique des images reprend pleinement ses droits dès que Gaspar Noé concentre à nouveau son attention (et la nôtre, par la même occasion) sur la danse, et sa capacité unique à cristalliser l’abandon, la névrose, et la folie. À intervalles réguliers, ce dernier renoue avec son envolée des débuts, multipliant les arabesques et les renversements d’axes pour capter la chute des uns, l’ivresse des autres, et nous emporter à ce moment-là dans un tourbillon de sensations proche de l’expérimental. Musique électronique s’entrechoquant avec les sons d’articulations en train de craquer, montage syncopé permettant d’entrapercevoir subrepticement des danseurs aux formes et aux gestes momentanément déshumanisés, les silhouettes évoquant les visions d’horreur que sont les créatures de Francis Bacon : Noé laisse libre court à sa créativité, picturale (en cela parfaitement épaulé par le fantastique travail de Benoît Debie à la photographie) autant que musicale, pour proposer une plongée dans la décadence avant tout viscérale. Pour en appeler d’abord aux sens plutôt que d’en donner.

Le cinéma de Gaspar Noé n’a jamais fait l’unanimité, et Climax, bien qu’à l’évidence l’une de ses œuvres les plus accessibles, ne déroge pas à la règle. Inégal, irritant, parfois génial, avec en sus une bande-son magistrale. Mélange hasardeux (et probablement trop long) de perplexité et de sidération, il incarne tout ce que Noé n’arrive pas à dépasser (notamment son sens de la provocation prépubère, de trop ou hors de propos), tout en rappelant à quel point son cinéma n’est jamais aussi bon que lorsqu’il délaisse les canons pour l’expérimentation. Un trip charnel qu’il vaut définitivement mieux vivre et éprouver qu’intellectualiser : qu’importe si pour y pour arriver, Gaspar Noé a pris le risque (au final malgré tout payant) de beaucoup rater.

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