Les salopes ou le sucre naturel de la peau – Les bobos et les maux

L’intention, puis le concret. Les arguments de vente, puis les faits. Des dires de la cinéaste Renée Beaulieu à la pratique, quelque chose a dû nous échapper dans la manœuvre, il y a un hic. Pourtant, nombreux sont les éléments qui auraient pu faire de Les salopes ou le sucre naturel de la peau un projet d’importance à même d’élever le débat, et de proposer une expérience encore trop rare au cinéma. Film aux enjeux féministes revendiqués, premier rôle attribué à une femme (en effet une rareté), volonté de faire tomber les tabous sur la sexualité, le rapport au corps et au désir… Sur le papier, tout pour renverser la table et les tabous, et s’inscrire pleinement dans les pas de #MeToo. L’heure de brandir fièrement la réappropriation par une femme du regard porté par le cinéma et la société (très masculin en grande majorité) sur les femmes. Le moment de remiser au placard l’objectification socialement ancrée de ces dernières, et d’en faire de véritables sujets (maîtres de leurs choix et de leurs actions) à part entière.

Une démarche ô combien salutaire, pleinement dans l’air du temps pour qu’elle le soit encore longtemps, et au potentiel cinégénique certain (jetez un coup d’oeil à Shortbus à l’occasion, voir combien ça peut être bien). Un dernier point que Renée Beaulieu a néanmoins, semble-t-il, oublié en chemin. Et davantage privilégié le poids des mots que le choc des photos. Dans Les salopes, on parle beaucoup. Surtout trop. À grand renfort de voix off, de dialogues, parfois proches de proverbes de biscuits chinois. De quoi flatter l’intellect de comptoir, nettement moins l’émoi. Peut-être parce que le film s’ancre dans un milieu social privilégié, sinon très bourgeois : un monde dans lequel le verbe sait être roi. Démontrer par a plus b que la sexualité doit être intellectualisée pour être légitimée, qu’elle doit être (sur)expliquée pour en comprendre les nuances et la complexité. Une complexité pourtant toute relative, tant les stéréotypes sont légion. Tant les ponts dressés mettent mal à l’aise par leur simplisme et leur manque de subtilité, et s’avèrent aux antipodes de la rigueur que le passif de la réalisatrice et qu’un tel sujet pouvaient laisser supposer.

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Citons par exemple l’expression d’une sexualité subversive (du moins proclamée comme telle) étroitement corrélée à l’occupation d’une position de pouvoir (celle de professeure en dermatologie à l’université) qui pourra déjà faire sourciller. Comme si l’émancipation et l’épanouissement d’un être devait nécessairement passer par une situation sociale privilégié(e) (manifestement plus ouverte d’esprit et sensible à ces idées), laissant de facto de côté une partie de la classe moyenne et les moins aisé(e)s. Plus problématique encore, la manière avec laquelle Renée Beaulieu aborde et traite la question du viol, ainsi que la désinvolture dont elle fait preuve dans sa manière de l’exposer, puis de la régler. Lorsqu’une étudiante accusera d’agression sexuelle l’un de ses collègues avec lequel elle a elle-même couché, c’est bien pour ce dernier que Marie-Claire (le personnage principal du film) prendra fait et cause, au détriment d’une accusatrice à laquelle elle brandira le spectre d’un potentiel et d’un avenir professionnel sacrifiés, en arguant – comme trop souvent dans pareilles circonstances – qu’elle aurait bien plus à perdre qu’à gagner à voir son agresseur tomber. Outre un échange lourd de sens avec sa meilleure amie Mathilde – au cours duquel on comprendra que pour Marie-Claire, coucher avec quelqu’un, c’est le connaître en partie, et qu’en conséquence de quoi, la défense de son collègue, quoi qu’il advienne, fera foi -, c’est toute l’emphase mise sur la question de la liberté de choix et du consentement, en occultant sciemment la relation d’autorité dans laquelle le professeur incriminé et l’étudiante se trouvaient, qui laisse pour le moins perplexe. Le dénouement de cet arc narratif ne souffrant aucune ambiguïté quant aux responsabilités de chacun, c’est une année de #MeToo, de #MoiAussi, et bien d’autres passées à lutter pour libérer la parole des victimes de viols qui seront ainsi balayées. Si la cinéaste maîtrise de facto tous les concepts ayant trait à son sujet, l’absence d’empathie et l’incapacité à passer outre la théorie annihile non seulement toute possibilité d’attachement (les personnages, Marie-Claire et sa fille comprises, laissent tous passablement de marbre, quand ils ne sont tout simplement pas détestables), mais laisse aussi l’étrange impression que, si Les salopes ou le sucre naturel de la peau résulte d’une réflexion profonde quant aux problématiques de genre, de sexualité féminine, ou encore de domination et d’émancipation, les conclusions en ayant été tirées paraissent déjà anachroniques, sinon dépassées, tout droit sorties d’un monde au sein duquel les affaires Weinstein, Rozon, ou encore Spacey n’auraient tout simplement pas existé. En somme, le film parait passablement déconnecté de la société qu’il entend malgré tout analyser et confronter, dévoyant au passage la crédibilité de celles dont il est pourtant censé défendre la cause et la légitimité. Une démarche soufflant le chaud et  encore plus le froid, qui n’est pas sans rappeler les déclarations polémiques et contre-productives pour la gente féminine de Catherine Millet (« Nous défendons une liberté d’importuner, indispensable à la vie sexuelle »), dans leur propension à minimiser, sinon à nier, les maux et les traumas, sous prétexte d’un soi-disant choix.

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Sous couvert d’érudition, Les salopes ou le sucre naturel de la peau propose en fait un abécédaire du prêt à penser qui n’assume pas son nom. Qui ne fait jamais confiance à l’intelligence de son public, en lui lançant constamment que ce qu’il voit n’a jamais été (ou trop peu) montré, et qu’il est donc face à une proposition unique à savourer (annihilant de facto toute prise pour critiquer). À ce titre, l’évocation de la sexualité de la fille de Marie-Claire (âgée de quatorze ans), censée nous questionner sur la notion de majorité sexuelle, nous faire éprouver le trouble et les contradictions émotives d’une mère chantre d’une sexualité plurielle et libérée face à sa fille qu’elle voit encore comme son bébé à protéger, s’avère symptomatique d’un penchant pour l’auto-satisfaction, en proposant effectivement de l’inattendu sortant des sentiers battus, tout en nous mettant sciemment devant le fait accompli, le propos tout cuit, sans que la problématique n’ait suffisamment le temps d’être véritablement approfondie. Conséquence de ficelles scénaristiques et thématiques bien trop grosses et trop voyantes pour convaincre de la sincérité de l’entreprise, à laquelle nous ne sommes en définitive finalement pas invités. Difficile ainsi de sensibiliser, émouvoir, et surtout toucher.

Si tous ces questionnements textuellement nommés dans le film prennent tant de place, trahissant l’approche presque professorale de Renée Beaulieu (déjà dommageable, donc, d’un point de vue émotionnel et même moral), c’est fatalement que la faiblesse des matières d’expression visuelle la leur a laissée. Contrairement à Climax de Gaspar Noé dans lequel les dialogues et le scénario n’étaient qu’un leurre au profit d’une mise en scène charnelle et sensorielle (le véritable moteur narratif et thématique du film), Les salopes ou le sucre naturel de la peau ne traduit jamais par l’image ce qu’il exprime ad nauseam par les mots. Les séquences de rapports sexuels, à défaut de mettre en exergue le désir et le plaisir éprouvés par les participant(e)s, brillent au contraire par leur aridité, par leur refus de l’émotif partagé. Les plans se font désespérément fixes, la caméra statique, à peine rehaussés par la bande-son et quelques traits d’humour heureusement bien sentis. Si l’on pourra arguer que l’absence de réelle recherche esthétique résulte avant tout d’une volonté de la cinéaste de ne pas voir le fond parasité par une forme trop prégnante, on y verra plutôt un manque d’ambition formelle à même de soutenir par le langage cinématographique ce qui, en l’état, relève davantage du scénario simplement transposé que d’une proposition consciente des spécificités de son média. La tête plutôt que le corps, une fois encore.

L’esprit était louable, la règle l’a trahi : Les salopes ou le sucre naturel de la peau, à force de revendiquer sans réellement prendre parti ni clairement se positionner, à trop prendre son sujet et ses spectateurs de haut, ressemble au final à un coup d’épée dans l’eau. Et ce, en lieu et place de la vitrine progressiste et socialement engagée promise et (sur)marketée. Le syndrome des « républiques démocratiques » : une manière d’insister trop louche pour ne pas s’en méfier.

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