L’Apollon de Gaza – Mémoires de nos terres

Le destin de la bande de Gaza a tout d’une tragédie. Autrefois territoire prospère, à l’histoire éclatante et millénaire, la voilà désormais enclavée entre l’Egypte, Israël, et la Méditerranée, l’avenir en pointillés, suspendu aux accords de paix d’un conflit israélo-palestinien qui n’en finit plus de finir. Comme le dit Aimé Césaire, « un peuple sans mémoire est un peuple sans avenir ». Pour les gazaouis, le futur d’un état palestinien unifié étant plus que jamais hypothétique, la situation actuelle peut de ce point de vue laisser craindre le pire. Aussi, lorsqu’une statue en bronze du dieu Apollon est retrouvée au large de ses côtes, on ne parle pas seulement d’une découverte majeure pour l’Histoire de l’Art, mais bien d’un trésor patrimonial à préserver coûte que coûte, pour le bien et l’affirmation de la nation. Pourtant, ce qu’Apollon cristallise également, ce sont les intérêts divergents opposant instances internationales, Autorité palestinienne, Hamas, Israël, mais aussi une population certes jalouse de son honneur et de sa fierté, mais d’abord et avant tout concernée par sa survie (de l’argent, un couvert et un logis). D’un côté donc, ceux qui font de l’Apollon une arme politique. De l’autre, ceux y voyant surtout une opportunité pécuniaire d’un avenir individuellement un brin plus prospère. Une divergence de vues irréconciliable ayant condamné l’Apollon de Gaza à la clandestinité, désormais jalousement gardé dans un endroit tenu secret. Un tout ou rien dont tout le monde sort perdant, tel une allégorie d’un processus de paix irrémédiablement bloqué, la faute à l’inflexibilité de chacun des belligérants.

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Rocambolesque, l’histoire de l’Apollon de Gaza est une machine à fantasmer. Propice aux rumeurs et aux contre-vérités. Entre les pêcheurs affirmant l’avoir sauvé des eaux, les experts infirmant leur version, ceux qui prétendent ne rien savoir tout en émettant un avis lourd de sens, et ceux qui arguent qu’il s’agit tout simplement d’un faux, difficile d’y voir clair quant aux origines et au devenir de cette statue tant désirée. L’occasion pour Nicolas Wadimoff de mettre sur pied un documentaire d’investigation aussi rigoureux que ne se prenant jamais tout à fait au sérieux. Fort de ses nombreux témoignages en écho, et de sa peinture exhaustive de toutes les parties prenantes de son récit, L’Apollon de Gaza embrasse autant l’âpreté et la réalité sociale que la majesté meurtrie des lieux (la ville filmée en clairs-obscurs, aux couleurs tantôt désertiques, tantôt organiques), autant l’importance viscérale du sujet pour chacun des témoins que l’absurdité tragi-comique de la situation. Un équilibre délicat entre respect et regard critique que Nicolas Wadimoff a subtilement insufflé à L’Apollon de Gaza, en jouant adroitement sur l’accompagnement musical (les surprenants morceaux aux forts accents de western du Moyen-Orient) et le montage (il n’est ainsi pas rare de rire nerveusement face à un témoignage convaincant, immédiatement infirmé par l’évidence du raisonnement de l’intervenant suivant), pour proposer une narration en constants contrepoints et en habiles ruptures de tons. Si la voix off intervenant ponctuellement, au ton grave et cérémonieux, apporte au final bien peu (hormis des coups d’arrêts superflus et pompeux), la retenue dont fait preuve par ailleurs Nicolas Wadimoff confère à son documentaire la distance nécessaire à la juste compréhension des enjeux, et laisse une porte grande ouverte au spectateur pour lui permettre de se faire juge d’une affaire aux pièces certes rassemblées, mais dont le mystère reste (encore) entier.

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Métaphorique, parfois mystique, factuel, presque journalistique, en même temps extrêmement ludique, L’Apollon de Gaza respire l’âme insoumise de ce territoire impétueux, prêt à s’embraser pour défendre sa dignité. Un besoin d’exister qu’une statue en bronze millénaire a eu le pouvoir d’animer : une flamme mémorielle, par là même existentielle, à laquelle Nicolas Wadimoff a su rendre pleinement justice dans ses implications géopolitiques, mais aussi personnelles.

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Film vu dans le cadre des Rencontres Internationales du Documentaire de Montréal 2018

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