Genèse –  La théorie des sentiments

 

 

Pour boire il faut vendre, chanson folklorique québécoise, résonne à travers les couloirs du pensionnat. Guillaume (Théodore Pellerin), jeune homme forte tête, debout sur son pupitre, mène le chant, repris en chœur par ses camarades de classe. Le leader et les suiveurs. C’est du moins ce que les premières minutes de Genèse peuvent laisser croire. Mais comme souvent à l’adolescence, les certitudes ne sont au final qu’un leurre. Tout change vite. Très vite. En un instant, tout peut basculer. En amour, comme en amitié. Forces et faiblesses se construisent et se déconstruisent au gré des événements, les acquis ne sont qu’écrans de fumée, les relations interpersonnelles sont des territoires mouvants teintés d’absolu, les sentiments à vif, les déceptions potentielles à nu. Et quoi de plus éloquent que la musique pour traduire toute la complexité, mais aussi l’infinie sensibilité de cette période charnière ? L’allégresse, le déraisonnable. Le sensoriel, le viscéral. Une donne qui n’a pas échappée à Philippe Lesage, exégète de la jeunesse et des sentiments tout en nuances. Et qui, en conséquence de quoi, a fait de la trame sonore de Genèse la principale assise narrative de ses velléités émotives. Le regard de Lesage, empli de bienveillance pour ces jeunes adultes en pleine construction affective, n’est ainsi jamais aussi juste que lorsqu’il s’abandonne à filmer ses acteurs sans mot dire, où la musique se fait non plus second, mais bien dialogue principal d’instants de grâce au temps suspendu, où les personnages  expriment alors beaucoup (plus) par le jeu des corps, les regards, les non-dits. Par leur gestuelle et leurs mouvements, aussi. Entêtantes et fédératrices, les sonorités convoquées dans Genèse influent également sur la rythmique d’un métrage qui, globalement, ose prendre son temps. De poser ses enjeux, de faire vivre ses personnages, de nous immerger dans leur intimité. Un rapport au temps et à l’espace que Philippe Lesage traduit également par son usage du plan-séquence (notamment lors des séquences musicales, mais pas seulement), véritable signature visuelle qui confère à Genèse une élégance et une acuité de point de vue rares. Bien sûr, Lesage oriente le nôtre vers ce qu’il souhaite avant tout montrer. La pureté des premiers émois, la fragilité des émotions nouvelles, les tourments intérieurs se heurtant violemment aux pressions, aux conventions, aux diktats (masculins) extérieurs. Une douceur de traitement que l’on retrouve d’ailleurs dans la direction photo du film, élégante et raffinée, sublimant des images impeccablement composées. Mais le déplacement ample de la caméra balayant doucement les plans offre en outre la liberté de s’évader, de se projeter ailleurs. Vers un sens à construire, une réflexion à bâtir. Le propos et la démarche du cinéaste, bien qu’explicites, n’entravent donc jamais la capacité du spectateur à se projeter dans le récit, et à (éventuellement) s’identifier aux personnages. Une donne d’autant plus fondamentale que Lesage n’hésite pas de son côté à désarçonner, et à se jouer d’un certain classicisme narratif qui contraint bien souvent les films à faire montre de linéarité, à la fois dans leur structure temporelle, mais aussi spatiale. Le dernier acte, à ce titre, synthétise à lui seul la démarche du réalisateur qui, tout en s’inscrivant dans la continuité thématique du reste du métrage, renverse la table en changeant absolument tout. L’unité de lieux n’est plus, celle du casting non plus. Oser, proposer, tenter : à l’image de l’âge qu’il dépeint, Lesage veut rebattre les cartes, sortir de sa zone de confort, et embrasser une certaine liberté dans l’expression de son art.

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Toutes les pièces sont donc en place pour faire de Genèse une proposition sensible et magnifiquement exécutée. Formellement impeccable, riche de promesses et d’un regard aussi sensible que critique sur les problématiques de genre et la masculinité toxique, le film de Philippe Lesage présente sur le papier tout ce qui a pu nous manquer dans le cinéma québécois ces dernières années. De l’audace, de l’amour pour le travail bien fait, un véritable point de vue et des idéaux sociétaux à défendre. A mesure qu’avance le métrage toutefois, un manque, plus insidieux, plus viscéral tend à se faire sentir : l’émotion – d’affection, de colère, ou de sidération – tant recherchée par Lesage a étonnamment du mal à émerger. Captive d’un écrin élégant mais trop glacé qui l’empêche de respirer. Très (trop) écrit, Genèse pêche par des dialogues certes signifiants, mais déclamés sans le naturel nécessaire pour y adhérer. Si le cinéaste québécois ne recherche pas le réalisme à tout prix, la conjugaison d’un certain naturalisme et d’un ancrage narratif familier rend d’autant plus forte la moindre dissonance de ton dans le jeu de ses comédien(ne)s, au risque de voir le spectateur momentanément décrocher, mettant à mal la suspension d’incrédulité. Sans compter une caractérisation des deux personnages principaux bancale car finalement manichéenne, ne laissant que trop peu de place à une évolution susceptible d’entretenir l’empathie. Guillaume, malgré la dureté de ce qu’il sera amené à traverser, restera presque jusqu’au bout ce jeune homme arrogant et antipathique des débuts, quand Charlotte (Noée Abita), elle, ne sortira jamais vraiment de cette logique de la jeune femme désespérément attirée par le bad boy, sans ne serait-ce que l’émergence d’une nuance ou d’une prise de conscience. Alors que Philippe Lesage affirme avoir voulu sortir des stéréotypes et de montrer la réalité telle qu’elle est, le décalage entre l’intention et la proposition ne manque pas d’interroger. Comme s’il avait trop conceptualisé son film au lieu de complètement l’investir, Lesage donne presque l’impression de s’être empêché de rêver. De se laisser véritablement aller dans sa peinture d’une adolescence par nature pourtant haute en couleurs. À l’exception notable du dernier tiers où, in fine, le cinéaste daigne revenir à une forme d’épure, où les gestes, les regards échangés, se font relais nettement plus poignants que les mots qui, comme le symbole de l’âge ingrat, sont eux bien maladroits.

Genèse, oeuvre d’esthète, a le cœur à la bonne place. Un film duquel émane un savoir-faire indéniable, et dont on sent tout l’amour de son auteur pour ses sujets. Sujets dans lesquels il a à l’évidence beaucoup mis de lui. Mais son perfectionnisme a eu un prix. Celui d’un film aux aspérités gommées car trop léché, trop poli. L’émotivité et la spontanéité étouffées. La distance entre l’affect et les concepts trop marquée. Alors que l’on attendait Genèse sur le terrain de l’émotif et du sensible, que l’on espérait voir son auteur opérer la jonction entre ses documentaires et ses fictions, la réflexion et l’intellectualisation ont malheureusement eu raison des émotions.

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