Adults in the Room – L’argent ne fait pas le bonheur, mais…

Il n’aura guère fallu que quelque semaines pour voir notre monde basculer. Nos sociétés autoproclamées avancées, à l’économie de marché toujours plus poussée, forte de ses certitudes néo-libérales que rien, pas même la crise financière de 2008, n’a su ébranler, se sont d’un coup retrouvées confinées, piteuses face à un virus à la propagation aussi virulente que fulgurante, qui à lui seul aura mis à genoux nos systèmes de santé. Des systèmes de santé qui, années après années, ont subi à travers l’Occident de multiples cures d’austérité, des vagues successives de suppression d’effectifs, d’équipements, sous couvert de rationalisation et d’efficacité. C’était gravé : faire forcément mieux avec moins, grâce à un savant mélange d’auto-persuasion, de dictature de (non-)choix, et de déni. Qu’importe le reste, tant que survivent les dividendes et les profits. Tout ça serait déjà à pleurer s’il s’agissait d’une nouveauté. Or les signaux d’alerte étaient déjà là. Depuis 2008 au moins, encore une fois.

Bande-annonce Adults in the Room : la crise grecque vue par Costa ...L’exemple de la Grèce est à ce titre édifiant. Exsangue, surendettée au sortir de la crise, dès lors incapable de rembourser ses créanciers, la Grèce se retrouve alors mise économiquement sous tutelle de l’Union Européenne, et plus précisément, assujettie aux volontés de l’Eurogroupe, regroupement mensuel (et informel) des ministres des Finances de l’UE, qui lui imposera la marche à suivre afin de (lui) rembourser sa dette. Coupes budgétaires massives, réductions de salaires éhontées, retraites sacrifiées, système social démantelé, ventes d’infrastructures stratégiques (notamment des aéroports et des îles de l’archipel) et chômage exponentiel furent le lourd tribut à payer par un peuple grec dépossédé de sa fierté et de sa souveraineté. Une véritable « catastrophe humanitaire », comme s’échinera à la nommer en 2015 Yánis Varoufákis, ministre des Finances alors fraîchement élu, auprès de ses pairs, dont les plus influents (notamment le ministre des Finances allemand, Wolfgang Schäuble) resteront pour la plupart d’entre eux bien insensibles à ses propositions. L’humain piétiné par le dogme.

Cinquante ans après Z, on comprend donc d’autant mieux l’attrait de Costa-Gavras pour le livre Adults in the Room, que Varoufákis a tiré de ses quelques mois de réunions, d’échanges, et de débats au sein des arcanes de l’UE. S’il avait un peu perdu de sa superbe ces dernières années, cette adaptation permet au réalisateur franco-grec de retrouver toute sa verve sociale et politique, ainsi qu’une acuité certaine dans sa manière de dépeindre l’absurdité du fonctionnement d’institutions totalement déconnectées des besoins des citoyens. Si la mise en scène déployée par Costa-Gavras pourra laisser les plus esthètes sur leur faim (en dehors d’une très belle séquence finale en guise de pinacle d’une tragédie grotesque, aux frontières du rite de passage sectaire), en faisant montre d’un classicisme assez décevant lorsque l’on a en tête ce que Costa-Gavras a pu proposer sur Z et Amen notamment, la valeur d’Adults in the Room tient avant tout dans la précision de ses dialogues, et la justesse de ses choix narratifs. En jouant constamment sur les contradictions (parfois enchaînées en quelques secondes) des personnages secondaires, par un habile jeu de montage ou un échange en champ-contre-champ simple mais pleinement signifiant, Costa-Gavras dépeint un monde où la parole donnée n’a plus aucune valeur, où la logique et le bon sens ne font plus loi, et où le lien démocratique entre les électeurs et les institutions n’est rien de plus qu’une illusion se fracassant sur les murs figés de la loi du marché.

Adults In The Room | elledriver.fr

Face à des barrières idéologiques profondément enracinées, impossibles à faire bouger, Costa-Gavras a fait le choix de placer le personnage de Yánis Varoufákis au centre même des attentions. Le seul finalement dépeint comme suffisamment intègre pour ne pas se compromettre, et trahir ses idées pour pérenniser sa place dans les arcanes du pouvoir. Une démarche risquée, tant par le fait même, Costa-Gavras prête le flanc à la critique la plus évidente : celle de verser dans un trop-plein de subjectivité, et avec lui, dans une charge peu nuancée qui aurait pu, entre des mains moins expertes, verser dans un populisme grossier. Aurait pu, seulement, car Costa-Gavras, par l’entremise de son alter-ego Varoufákis (dont l’interprétation de Christos Loulis permet malgré tout de saisir la complexité d’un personnage à l’égo très affirmé, mais aux doutes néanmoins tangibles et bien réels), insiste régulièrement sur le fait que tout est affaire de compromis. Que les renversements de table, sinon les révolutions, n’ont pas toujours que du bon. Qu’ils deviennent nécessaires à force d’aveuglement des puissants, mais qu’il reste possible d’explorer d’autres voies, d’autres solutions. Là encore, les qualités d’écriture du film compensent une réalisation un brin en deçà, mais l’essentiel n’est finalement pas là. L’important pour Costa-Gavras, c’est de remettre de l’avant le dialogue, l’échange, la parole. Celle des laissés-pour-compte. Celle des oubliés. Celle de ceux auxquels l’on demande de voter, pour leur donner l’illusion de peser, pour en définitive les priver de leur bien le plus précieux : la liberté de choisir leur avenir.

La valeur d’une oeuvre (cinématographique, mais pas que) tient parfois en des considérations moins artistiques que morales. Moins créatives que socio-politiques. Adults in the Room, loin de la maitrise formelle d’un The Big Short, Margin Call, ou même de L’Exercice de l’État, mais avec pour lui l’importance – plus que jamais actuelle – du propos, répond totalement à ces critères. Alors que l’Union Européenne souffre une énième fois de dissensions internes quant au plan de relance économique à mettre en oeuvre face à la crise du Covid-19, le film de Costa-Gavras rappelle, si besoin était, qu’aux mêmes maux, malheureusement les mêmes remèdes, et que si l’union doit normalement faire la force, le manque de respect et d’écoute mutuels est une faiblesse qu’il est bien difficile de rectifier. Aux populations, dès lors, de payer. Et à Adults in the Room de devenir un manifeste important d’une absurdité que rien, pas même une crise sanitaire mondiale, ne semble (plus) pouvoir arrêter.

Festival du nouveau cinéma - ADULTS IN THE ROOM

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