The Big Short – McKay(n) : C’est ceux qui en parlent le moins qui en mangent le plus

Et si le film le plus brillant de l’an dernier était finalement l’œuvre d’un réalisateur de comédies ? Avouez, vous aussi vous êtes surpris.

Aux côtés de Mad Max : Fury Road, du Pont des Espions, ou de Vice-Versa, voilà que vient se faire une place au soleil un de ceux que l’intelligentsia n’attendait probablement pas. Et pour cause : voir le réalisateur d’Anchorman et de Very Bad Cops s’attaquer à la crise financière de 2008, après tout, seuls les fous ou les irresponsables osent.

C’est pourtant bien mal connaître la filmographie d’Adam McKay, son passif au sein de l’émission télévisée L’Amérique de Michael Moore : L’Incroyable Vérité à la fin des années 90′, et faire fi de ses (grandes) qualités de scénariste, dont la comédie a surtout permis de (dé)montrer les talents de conteur et de soliste.

De conteur dans sa capacité à raconter des histoires très bien écrites, bien construites, riches tout en restant toujours extrêmement limpides ; Anchorman, notamment, recèle ainsi de digressions ça et là sur les mœurs, les travers moraux, politiques et éthiques des États-Unis, intégrées de manière naturelle au sein d’un récit principal n’en subissant jamais les contrecoups à la fois rythmiques et narratifs.

De soliste par ailleurs dans sa capacité à jouer à merveille du rire et de l’absurde pour mieux asséner de front un propos engagé et plus fin que ce que voudrait l’éternel cliché de la comédie américaine bien grasse sans aucune subtilité.

Surtout, si faire rire reste probablement l’exercice le plus difficile – tant l’humour est étroitement lié au ressenti de chacun, à sa culture, sa sensibilité, en bref à sa personnalité -, Adam McKay en connaît sûrement les ressorts mieux que quiconque, et est passé maitre dans l’art de le mettre en scène, du simple dialogue au comique de situation.

Si l’on insiste tant sur ces deux qualités, c’est qu’elles trouvent un écho tout particulier dans The Big Short, tout en marquant un tournant dans la continuité pour Adam McKay.

Adaptation du best-seller éponyme, The Big Short se propose ainsi lui-aussi, après Margin Call et surtout Inside Job, d’aborder la crise des subprimes ayant frappé de plein fouet les États-Unis (et de manière incidente le reste du monde) à l’orée de l’année 2007.

Quoi de plus à ajouter sur le sujet ? C’est là qu’intervient la patte McKay. À l’aridité, la relative froideur, et la technicité potentielles de pareille thématique, ce dernier oppose les armes qu’il maîtrise le mieux – l’ironie et le rire (et ce sans en occulter la dramaturgie ni la gravité) – pour démocratiser et fédérer. À l’instar d’un Judd Apatow, autre très grand nom de la comédie américaine, hors de question de jouer la carte du pathos, et de traiter pareille question sous l’angle de la victimisation. Ici, la lumière est donnée aux « losers magnifiques », aux personnages hauts en couleurs, à la morale parfois franchement douteuse, mais à la sincérité souvent touchante.

Des Ron Burgundy de la fiction au réel, plus vrais que nature, dont l’écriture, riche et précise, assure.

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Jouant habilement sur la dimension tragique de son histoire tout en ménageant des séquences à l’humour d’une efficacité implacable, Adam McKay nous immerge perpétuellement au plus près de ses personnages, dont on finit fatalement par devenir les complices en sus d’en être juges.

Juges de leurs actions (a)morales, de leurs réflexions et du sens de leurs choix, de ce qu’ils savent et ce qu’ils en font.

Car au contraire d’Inside Job (et dans une moindre mesure de Margin Call), l’idée de The Big Short n’est pas (seulement) de dénoncer le fonctionnement aberrant de la machine boursière et des mécaniques financières : il s’agit aussi de mettre en lumière les contradictions des responsables et des décideurs qui n’ont pas voulu voir, et de ceux et celles qui savaient.

Dans cette optique, l’introduction du personnage de Mark Baum (Steve Carell à son meilleur, ce qui n’est pas peu dire) est un modèle de mise en situation. Débarquant en retard au beau milieu d’une séance de thérapie collective à laquelle il doit participer suite à un drame personnel, Mark Baum – travaillant pour l’unité FrontPoint Partners LLC rattachée à la banque américaine Morgan Stanley – interrompt la confession d’un autre participant, sans ménagement, sans même se soucier de sa présence, exprimant sa frustration, son désarroi face à un banquier (le sollicitant afin d’investir dans un fond de placement) laissant sciemment filer les découverts de ses clients à des fins de profits, ces derniers risquant dès lors de se retrouver sur la paille sans en avoir forcément conscience.

En deux temps trois mouvements, et autant (aussi peu) de dialogues, Adam McKay brosse ainsi le portrait d’un homme égocentrique, socialement assez antipathique, animé cependant d’un sentiment de justice et d’une morale qui peuvent certes paraître contradictoires au sein d’un milieu qui ne l’est de fait pas du tout, mais qui renforce ainsi la richesse psychologique du personnage, et de manière incidente, celle du film et du récit.

Dans un numéro d’équilibriste exécuté de main de maitre, Adam McKay s’attache d’ailleurs à accorder le même traitement à l’ensemble de ses personnages principaux, auxquels chacun(e) peut dès lors s’identifier, et ce à divers degrés.

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En mettant l’accent sur la proximité des personnages du film avec le spectateur, The Big Short insiste et enfonce le clou sur le fait que l’image d’Épinal des traders, le mythe des systèmes financiers gérés par des têtes pensantes à l’intelligence supérieure, vendus et survendus depuis des années, ont définitivement vécu.

Chez Adam McKay, le véritable génie faisant preuve de prescience est atteint du Syndrome d’Asperger, asocial, fan de hard rock, à l’hygiène relative : Michael Burry, Christian Bale littéralement habité, celui qui aura vu avant tout le monde la catastrophe à venir (et surtout contrairement aux « huiles » Hank Paulson, ancien secrétaire du Trésor américain et accessoirement ancien responsable de la banque Goldman Sachs, et Alan Greenspan, ancien président de la Réserve Fédérale américaine, de 1987 à 2006). Un neurologue reconverti dans la finance, mais anonyme, sans strass ni paillettes. L’arrogance de l’intelligence, l’humilité de celui qui n’estime qu’exercer son métier.

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On aime ainsi ces personnages pour leurs faiblesses, envie pour leur culot, les déteste pour leurs travers… et avoir amassé une sacrée fortune sur notre dos.

Des « petits » contre le système, Capra perverti : sans en triompher, ils ont su, pour servir leurs intérêts, parfaitement l’utiliser.

Outre l’écriture idoine pour un tel sujet, Adam McKay n’en oublie pas pour autant de faire preuve d’inventivité dans sa mise en scène, pour mieux se jouer des atours tragiques de son histoire, et proposer une lecture des événements à la fois didactique tout en se montrant extrêmement ludique. Un peu comme si Inside Jobs croisait la patte de Scott McCloud (l’auteur du sublime L’Art Invisible) et son sens de l’épure, tout en s’inspirant de sa capacité à briser le quatrième mur.

Deadpool s’est vu encensé pour cette dernière spécificité ? The Big Short a de quoi en remontrer, et (dé)montrer sa réelle utilité. Rien à voir avec un simple gimmick de poseur : pour Adam McKay, la fin justifie les moyens.

Car si s’adresser directement au spectateur est une chose, le mettre intelligemment en place et à dessein en est une autre. Dans une démarche pédagogique, le scénariste metteur en scène prend ainsi toujours soin d’expliquer, finement ou plus frontalement, par le verbe ou la lentille, le pourquoi du comment.

Lorsque Margot Robbie et Selena Gomez interviennent dans leur propre rôle, l’heure n’est plus à la fiction : le mur est brisé, place à la tragique réalité.

Lorsque Jared Venett, golden boy vaniteux à l’ego surdimensionné idéalement campé par Ryan Gosling, nous apostrophe en affirmant que nous sommes probablement perdus face aux termes « subprimes », « créance hypothécaires MBS », et autres termes techniques, le message d’Adam McKay est clair : l’heure est à la réappropriation par la base des sujets qui la concernent au premier chef, après des années d’opacité élitiste calculée.

De manière plus globale, c’est l’occasion pour Adam McKay de vulgariser les concepts obscurs du monde de la finance, et de mettre en exergue la relative simplicité intrinsèque de ces derniers pour que les spectateurs se les approprient, qu’ils soient (plus) facilement assimilés.

Loin de l’austérité que l’on aurait pu lui prêter, The Big Short joue au contraire la carte du fun malin, au soupçon de cynisme bien dosé pour ne pas décrocher, à l’humour travaillé pour ne pas paraître trop lourd et lasser. Rappelant sur ces points Quai d’Orsay de Bertrand Tavernier, ainsi que la bande dessinée dont il est adapté, œuvre de Christophe Blain et Abel Lanzac partageant énormément avec le film d’Adam McKay, dans le fond comme dans la forme, tant The Big Short se voit découpé d’une manière aussi précise et rythmée qu’une BD.

Accessible, riche et intelligent, The Big Short marque ainsi la consécration de la méthode McKay, un aboutissement formel doublé d’une narration incroyablement sensorielle.

Un drame comique renversant, prenant, qui touche au coeur (man). Un des vrais grands films de 2015, un vrai grand film tout court…

… rez vite voir le reste de la filmographie d’Adam McKay, si ce n’est déjà fait !

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