Jurassic World – Cherche pas, Raptor.

On est dans la panade. Vraiment.

D’habitude, on tente autant que possible de vous convaincre (ou persuader par la Force, comme JJ Abrams) de la qualité ou de la nullité abyssale d’un métrage, en le taillant de toutes pièces ou en l’encensant sans réserves. De manière plus globale, on essaie de se poser en chantres du bon goût, pourfendeurs du mauvais, exécuteurs de la bouse, plume dans la main gauche, papier dans la main droite.

Ça, c’est pour la théorie.

Dans la pratique, il y a Jurassic World.

La consanguinité de nos jours...

Jurassic Park fait partie des classiques du Cinéma, de ceux qui vous redéfinissent une industrie à eux-seuls, techniquement et commercialement. À sa sortie en 1993, le film de Steven Spielberg relevait tout simplement du « jamais-vu », poussant encore plus loin la révolution technologique que fut Terminator 2 de James Cameron deux ans plus tôt, en donnant vie aux créatures les plus fascinantes de toutes pour beaucoup, adultes et chérubins mêlés (sic ? sic…) : les dinosaures.

Adaptation du roman éponyme de Michael Crichton, Jurassic Park reste un des derniers exemples en date de blockbuster sans concessions, aussi ambitieux visuellement que jusqu’au-boutiste d’un point de vue scénaristique. Qui ne se souvient pas de la célèbre et terrifiante séquence de la traque des deux enfants dans la cuisine par des Raptors à trembler ? De la première apparition du T-Rex sous une pluie battante ? Et ce sans compter les innombrables autres séquences qui auront marqué l’imaginaire collectif de leur empreinte préhistorique, mais d’une modernité encore et toujours bluffante.

En bref, le film n’a pas pris une ride, d’une efficacité toujours éprouvée et sur lequel le temps n’a décidément pas de prise, et ce ne sont pas ses deux (piteuses) séquelles Le Monde Perdu et Jurassic Park 3 qui pourront dire le contraire. Après ces deux gadins artistiques, en dehors du pouvoir de fascination toujours vivace des dinosaures sur les foules, on ne voyait décidément pas l’intérêt de lancer des suites ad nauseam d’un métrage se suffisant à lui-même.

Sauf qu’un bon porte-monnaie valant mieux qu’un long discours, les exécutifs d’Universal en ont donc décidé autrement, surfant sur la vague des revivals des gloires passées (n’est cependant pas Mad Max qui veut) en mettant en branle une nouvelle suite au chef-d’œuvre de Steven Spielberg (producteur opport… exécutif de bon aloi), une suite « harder, better, faster, stronger » comme le dit si bien Daft Punk, que l’on pourrait traduire en bon français par « plus grande, plus impressionnante, plus creuse, plus conne ».

Et en un certain sens (bon, hormis la vue que nous avons perdue), c’est parfaitement réussi.

Comment une blonde fait-elle pour tuer un poisson ? Elle lui met la tête sous l'eau pour le noyer.

Nul besoin de revenir sur le scénario, sans queue et bête : le résumé d’Imdb suffit amplement. On passera également volontiers sur la minute blonde de Bryce Dallas Howard et la fadeur d’un Chris Pratt mou du genou capables tous deux de bien mieux, ou encore sur l’utilisation seulement fonctionnelle des dinosaures, sous-exploités, sous-dévoilés (un comble !) et sans magie.

Non, là où Jurassic World reste un objet de pure fascination un rien malsaine, c’est dans sa propension à fossoyer par l’absurde tout l’héritage de l’original, travestissant son propos, pervertissant sa raison-même d’exister.

Lorsque Jurassic Park crève l’écran, on a affaire à un pur film de cinéaste. Entendons par cinéaste un réalisateur ou réalisatrice possédant une empreinte visuelle et une vision d’auteur fortes, cherchant toujours à repousser les limites du média. En somme, tout sauf un « Yes Man », inénarrable alter-ego de chair et d’os de Oui-Oui.

Spielberg, à cette époque, n’a d’ores et déjà plus rien à prouver : Indiana Jones, Les Dents de la Mer, E.T., La Couleur Pourpre, et La Liste de Schindler en approche. Hook, aussi, c’est vrai. Un C.V. qui pose et affirme néanmoins le personnage. Jurassic Park est alors vu comme un challenge, une opportunité d’expérimenter comme jamais, une expérience sur laquelle il possède entièrement le contrôle, le fameux « Final Cut », avec le résultat que l’on sait.

Je suis un homme droit ! Comme mes yeux...

Jurassic World, lui, répond à une toute autre logique, bien plus proche de celle s’exprimant actuellement chez tonton Marvel et ses films en quantité industrielle. Prenez un acteur en vogue et charismatique en diable (Chris Pratt, suivez un peu !), le scénario de l’original purgé de ses éléments les plus subversifs pour un résultat aseptisé créateur de « temps de cerveau humain disponible« , et des effets spéciaux aguicheurs tournant sur les serveurs en roue libre d’ILM. Remplacez le metteur en scène par un sous-fifre aphone  (l’inconnu Colin Trevorrow, désormais pressenti sur Star Wars 9 de la crèmerie d’en face : ça ne s’invente pas), sorte de technicien de luxe destitué de sa condition d’artiste, et pressez le tout dans le shaker hollywoodien : on n’a toujours pas trouvé la formule pour transformer le plomb en or.

On n’aura pas droit à du caviar, c’est sûr.

Mais.

Là où Avengers 2 se prend les pieds dans le tapis à défaut de les mettre dans le plat, avec un premier degré et un cynisme sans bornes, Jurassic World, lui, semble paradoxalement conscient de ses limites, et pousse jusqu’au bout son statut de blockbuster décérébré, en plaçant son histoire et ses personnages en permanence sous acide, quand ils ne sont pas boostés aux amphétamines.

jurassic

Qu’importe l’absence de tension dramatique, d’un semblant de suspense (on ne meurt pas dans le Hollywood moderne, point), ou de la sous-exploitation du potentiel de l’Indominus Rex (finalement une réussite à l’échelle du film). On se moque éperdument que le personnage de Bryce Dallas Howard arrive à courir à travers la jungle en talons aiguilles, que Chris Pratt soit un alpha plus alpha que le Rex (c’est Chris Pratt quoi !), ou qu’un Raptor arrive à communiquer par un simple jeu de regards avec un T-Rex.

Ça apporte nawak,  mais la bêtise atteint un degré tel qu’elle en devient fun, voire jouissivement coupable.

Jurassic World, aussi nul soit-il, c’est un peu comme la soirée pizza-bières du samedi : c’est complètement boursouflé, ça pèse sur l’estomac, et ça a l’humour bien gras. L’intellect ne vole pas forcément bien haut, mais au moins, on se repose le cerveau. On ne s’ennuie pas, et si l’on est gagné par des bâillements, un petit canon, et on recommence par le commencement.

Si Jurassic Park a réinventé le Cinéma Grand Spectacle noble, Jurassic World, lui, redessine les contours de la série Z à grands budgets, du bon cinéma Pop-Con : là où World War Z ou Avengers 2 se sont plantés dans les grandes largeurs, le dernier Jurassic aura au moins signé à ce niveau-là une petite victoire.

On ne saurait donc que trop vous conseiller d’aller jeter un coup d’oeil à la chose : pour vous mettre la tête à l’envers, rien que pour l’endroit, ça vaut le coup déjà (merci Michel)…

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