Hunt for the Wilderpeople – Le Seigneur des Zygos

Si le terme « surprise » était un pays, il porterait indéniablement le sceau de celui des kiwis.

Non content d’avoir enfanté l’une des plus grandes épopées (humaines et fictionnelles) de l’histoire du cinéma, également l’éclosion de deux des plus grands metteurs en scène contemporains (Peter Jackson, Jane Campion), voilà que la Nouvelle-Zélande se rappelle à notre bon souvenir en sortant une nouvelle fois de son chapeau un jeune réalisateur au futur prometteur, pourtant déjà accompli : Taika Waititi.

Le reste de sa filmographie ne vous dira peut-être rien, mais il est fort à parier que vous ayez déjà entendu parlé en des termes fort élogieux de son Vampires en toute intimité. Si tel n’est pas le cas, vous savez d’ores et déjà ce qu’il vous reste à faire de votre soirée.

Un visionnage d’autant plus recommandé qu’il permet de saisir de manière encore plus flagrante le choc que représente Hunt for the Wilderpeople, dans toute son ambition, son humilité, surtout sa délicieuse générosité.

Pourtant, à l’instar de son prédécesseur, Hunt for the Wilderpeople tourne à l’économie, devant constamment composer avec un budget riquiqui. Or pour Taika Waititi, moyens réduits ne saurait rimer avec vision travestie.

La compromission n’est manifestement pas le genre de la maison (rendant à ce titre encore plus vive la curiosité que l’on peut éprouver face au futur Thor : Ragnarok), et Waititi a une nouvelle fois opéré un superbe travail d’optimisation.

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Prenant pour cadre principal l’arrière-pays néo-zélandais, jouant constamment avec les possibilités que lui offre la nature luxuriante environnante, Hunt for the Wilderpeople ne propose ni plus ni moins qu’une perpétuelle invitation à l’évasion, rappelant opportunément, avec références sans déférence, la richesse des décors du Seigneur des Anneaux, reprenant à son compte les mouvements de grue et les plans aériens si caractéristique de la plus célèbre fresque néo-zélandaise.

Pur ajout cosmétique ? Loin s’en faut.

S’il est une caractéristique primordiale de Hunt for the Wilderpeople, c’est bien sa conscience permanente du sens de ce qu’il offre, de ce qu’il représente.

Loin des fards et de l’artificialité de dialogues mal composés, Taika Waititi exprime son propos avant tout par le biais de l’image et de la photo savamment composée.

Ses envolées aériennes – hommages et clins d’œil donc – servent ainsi moins à en mettre plein la vue qu’à participer au détricotage en règle des mœurs d’un pays aux clivages sociologiques mis à nu.

Une problématique de fond sublimée par une représentation visuelle constamment duale, dans un jeu de miroir entre tradition et modernité, campagne et urbanité, et ce même lors d’expérimentations plus maladroites mais toujours sensées.

Ainsi, si la séquence mettant aux prises Ricky Baker (le jeune personnage principal du film) et Oncle Hector en plein cœur de la forêt, avec un sanglier en CGIs mal dégrossies ne manquera pas de provoquer quelques railleries quant à la qualité toute relative de ses effets spéciaux, elle n’en reste pas moins dans le même temps d’une puissance sensitive assez bluffante, outrepassant ses lacunes techniques pour mieux en jouer, pour décupler d’autant la sauvagerie et la terreur de l’instant.

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Taika Waititi s’attache ainsi moins au réalisme absolu du pelage de son sanglier qu’aux émotions qu’il entend lui faire véhiculer.

Cela peut paraître anecdotique, mais ce constat s’avère pourtant symbolique d’une démarche décisive quant à la réussite de l’entreprise…

… Celle de faire preuve d’une foi inconditionnelle dans l’histoire contée, et de tout entreprendre pour l’imposer, qu’importent les moyens limités.

Fabrice du Welz (réalisateur de Calvaire et de Message from the King), lors d’une interview à l’écoute fortement recommandée, confessa son incompréhension vis-à-vis de ses comédiens et de la production sur le tournage de Colt 45, notamment quant au fait que la majorité du budget du film passe dans le casting et leurs cachets.

Une opposition de visions entre le metteur en scène, animé avant tout par la réussite artistique du film, et un appareil davantage intéressé quant à lui par la quantité d’argent que ce dernier pourra générer.

En résultera in fine un résultat globalement médiocre, souffrant constamment de sa genèse difficile et des tensions à l’œuvre sur le plateau.

Or dans le cas de Hunt for the Wilderpeople, c’est bien tout l’inverse qui nous est proposé. Pas seulement dans les idées, mais bien dans le résultat concret que l’union des forces à l’œuvre sur le film a pu produire.

Car s’il est un élément du dernier-né de Taika Waititi qui crève vraiment l’écran, c’est bien son amour débordant. Et ce sur tous les plans.

La réussite d’un film, loin d’être garantie par une liste d’épicerie, tient davantage de la conjugaison alchimique que d’un agencement scolaire d’éléments prédéfinis. Ainsi, il est manifeste que le talent intrinsèque de Taika Waititi, bien qu’essentiel, n’aurait pu suffire à lui-seul.

C’est là que le relais des comédiens et leur adhésion à une obsession, plus grande encore que leur statut ou leur condition, deviennent fondamentaux. L’autre force, donc, de Taika Waititi aura été alors de composer un casting hétéroclite mais complémentaire, de jeunes pousses prometteuses et d’acteurs de haut niveau.

Le vétéran Sam Neill (que l’on n’avait pas vu à pareille fête depuis fort longtemps), l’excellente Rima Te Wiata, et la plus grande que nature Rachel House (la terrible agente des services sociaux) semblent ainsi s’amuser comme des fous en sus de délivrer des prestations d’une qualité non moins folle. Sans compter également la belle complicité affichée.

La base, solide, installée, est là. Reste la cerise sur le gâteau. Un parfait inconnu propulsé au milieu d’un casting à l’exercice par ailleurs rompu. Une véritable révélation qui ne leur donne pas simplement le change, mais leur vole même la vedette. Le symbole s’il en est du travail sur le jeu de Taika Waititi et de son excellent direction d’acteurs : le très jeune Julian Dennison, l’interprète du truculent autant que touchant Ricky Baker.

Petite frappe placée par les services sociaux dans une famille d’accueil (Oncle Hector et Tante Bella) vivant au milieu du bush néo-zélandais, Ricky Baker, d’abord hermétique voire réfractaire à ce que ces derniers auront à lui proposer, va peu à peu être amené à s’ouvrir à une vie dont il n’avait jusqu’alors même pas connaissance. L’amorce d’un véritable récit initiatique sous couvert de chasse à l’homme, qui l’amènera avec Hector à s’émanciper du diktat et de l’arbitraire des institutions, en fuyant dans les bois néo-zélandais toujours plus denses et profonds.

– Tout parallèle avec le duo du superbe Là-Haut des studios Pixar ne saurait être fortuit. –

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Une confrontation entre norme et différence assumée, prolongement narratif naturel des mêmes problématiques déjà évoquées d’un point de vue formel.

Une conjonction cohérente du fond et de la forme permettant alors à Taika Waititi toutes les audaces et toutes les fantaisies.

La première d’entre elles : celle de ne pas avoir fait jouer Julian Dennison, mais de lui avoir fait vivre son rôle. Rares sont les enfants et les adolescents à éviter le syndrome du « singe savant », mimant davantage qu’interprétant. Dans le cas de ce dernier, devant la prestation proposée, il est criant que Waititi a joué la carte du ludisme dans l’appréhension de l’interprétation du jeune Dennison.

Et ça fonctionne ! Ça fonctionne d’autant mieux que ce dernier fait constamment preuve d’une énergie débordante, d’un plaisir communicateur, et d’un naturel désarmant. Tour à tour drôle dans sa bonhommie, touchant dans sa gaucherie, bouleversant dans ses non-dits, Julian Dennison frappe un grand coup en proposant ni plus ni moins qu’une prestation en guise de mètre-étalon.

Mètre-étalon, un qualificatif que l’on pourrait apposer également à l’approche de la comédie choisie par Taika Waititi.

Socialement engagé (même frondeur, en particulier concernant la négation de la culture des peuples océaniens, avec une xénophobie latente, de la part de la Nouvelle-Zélande), n’hésitant ni à faire pleurer ni à faire frissonner, Hunt for the Wilderpeople aurait pu se perdre dans le mélange des genres, et oublier son but premier. Celui (et oui) de faire rigoler.

Aux antipodes d’un tel fourvoiement, Waititi a pris le pari de placer l’humour au cœur d’un rollercoaster émotionnel à même d’en exacerber toute l’efficacité.

Alternant moments d’accalmie, d’aventure ou de pure tragédie, Hunt for the Wilderpeople fait alors surgir l’humour de manière inattendue, au détour d’une situation burlesque, d’une chanson délicieusement ridicule, ou de mimiques impayables rudement efficaces.

Se surprendre à fredonner « Ricky Baker, oh oh. Ricky Baker, oh oh ! » à longueur de journée en dit même plus long que n’importe quelle dissertation sur la pertinence des ressorts proposés.

Même dans ses moments d’action, Hunt for the Wilderpeople arrive à injecter du drôle avec panache et passion. En parodiant Mad Max avec talent. En convoquant La Communauté de l’Anneau, non pas avec neuf compagnons mais… deux persos.

On le voit, pour Taika Waititi, le ridicule ne tue pas. Il rend même le tout plus fort. Plus fort que la somme de ses parties, pourtant déjà sacrément réussies.

Travailler avec des moyens limités n’aura donc pas entravé l’accomplissement à tous points de vue de Hunt for the Wilderpeople. Oserait-on même affirmer que cela n’a pu que participer à cette volonté prégnante de se sublimer.

En ayant fait preuve d’ambition, tenu jusqu’au bout sa vision, respecté ses spectateurs dans chaque aspect de l’expérience proposée, Taika Waititi ne nous a pas simplement offert une pépite qui ne dit pas son nom : il nous a surtout, ainsi qu’à l’ensemble de l’industrie, asséné une belle leçon.

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