Mutafukaz – Beau gosse aux pieds d’argile

Souvent raillé pour son protectionnisme culturel et technologique, le Japon tend pourtant à déconstruire de plus en plus le mauvais procès qui lui est fait, en lançant notamment nombre de projets conjoints avec l’Occident. En première ligne, les États-Unis et la France, où la culture du manga se montre particulièrement vivace depuis près de trente ans.

Co-productions (La Tortue Rouge) ou co-créations (Amer Béton), les films d’animation interculturels tendent ainsi à s’ancrer dans le paysage audiovisuel, qu’il s’agisse de longs-métrages, ou plus fréquemment de séries animées, dont Ankama s’est fait le chantre avec ses licences Dofus et Wakfu, aux univers esthétiques à mi-chemin entre la bande dessinée franco-belge et le manga.

On ne sera donc guère étonné de retrouver les équipes du studio de Roubaix à la manœuvre sur Mutafukaz, cette fois aux côtés du Studio 4°C, déjà à l’initiative d’Amer Béton, projet similaire dans sa fusion des sensibilités et dans sa volonté de gommer les frontières entre techniques occidentales et celles propres au Japon.

Un travail plastique dont le fruit saute immédiatement aux yeux, fait de personnages à la croisée des genres, aux traits anguleux pour les seconds couteaux et davantage arrondis pour les principaux, et de décors presque steampunks riches en détails et en textures, soutenus par un mélange de 2D et de 3D du plus bel effet.

En résulte un film au visuel extrêmement chaleureux et stylisé, croisement heureux entre la richesse d’un GTA et d’un Jet Set Radio.

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Des références vidéoludiques loin d’être gratuites, Mutafukaz s’inscrivant pleinement dans l’héritage d’Ankama (Dofus étant d’abord et avant tout un jeu vidéo), tout en en digérant les spécificités pour servir au mieux sa narration.

Dans Mutafukaz, Angelino, son meilleur ami Vinz, et les autres personnages hauts en couleurs traversent ainsi le récit comme s’ils complétaient différents niveaux d’un jeu vidéo, chaque chapitre étant d’ailleurs annoncé par un message écrit à l’attention du spectateur, brisant par là-même le quatrième mur.

Une structure rappelant de manière flagrante Gran Theft Auto, la ville tentaculaire de Dark Meat City pouvant être vue comme une émanation décadente et sous acide de la déjà peu recommandable Los Santos.

Gangs de rue, police corrompue, courses-poursuites et fusillades rythment donc les pérégrinations d’Angelino, jeune homme sans le sou vivant dans un appartement où les cafards règnent en maître, et qui à la suite d’un accident de la circulation, se verra non seulement doté de pouvoir surhumains, mais prendra également conscience de la présence d’une entité extraterrestre invisible aux yeux de la population.

L’occasion pour Shōjirō Nishimi et Guillaume Renard (mieux connu sous le pseudonyme de Run, et auteur de la bande dessinée dont le film est adapté) de faire montre lors des scènes d’action d’une mise en scène des plus dynamiques, mettant l’accent sur une exagération des mouvements, ainsi que sur une déformation des plans caractéristiques des mangas, tout en s’attachant à respecter un découpage de l’action constamment lisible et limpide.

Une technique, de manière générale, assez irréprochable, conférant à Mutafukaz une patine des plus nobles. Si le parti-pris esthétique ne plaira pas à tout le monde, il faut bien reconnaître que les choix artistiques opérés font du bébé du Studio 4°C un film soigné, agréable à regarder.

Les faiblesses de Mutafukaz sont en fait davantage à chercher du côté de son scénario, plus précisément (une nouvelle fois) dans sa longueur et sa rythmique. Quatre-vingt-dix minutes de métrage, probablement quinze à vingt minutes de trop.

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Partant sur les chapeaux de roue et débordant d’énergie, Mutafukaz va néanmoins progressivement s’essouffler, à mesure que les deux réalisateurs approcheront du moment fatidique où ils devront enfin conclure. Une fois les enjeux narratifs posés et les personnages caractérisés, Nishimi et Renard vont alors donner l’impression de s’en désintéresser, au profit d’une exploration spatiale (mais pauvre en contenu) de l’univers dépeint.

Un peu comme un jeu en monde ouvert qui compenserait la faiblesse de sa trame principale par une multiplicité de quêtes annexes et de sous-intrigues aux intérêts tout relatifs, Mutafukaz offre au spectateur les clés d’un monde qu’il se plairait à explorer, tout en échouant à le captiver sur la durée.

Un manque d’épaisseur heureusement en partie compensé par des protagonistes truculents (Willy la pleutre et bavarde chauve-souris, le caïd de quartier au physique aussi imposant que son lyrisme shakespearien) et une tonalité générale décomplexée, faite de jeux de mots sciemment mauvais (« Il faut sauver Willy ! »), de punchlines bien senties, et d’un sens de la dérision communicateur.

Restera donc un film d’animation efficace, plutôt malin, et délicieusement régressif, même si la somme des atouts dont il disposait laissait peut-être espérer un résultat plus ambitieux et transgressif.

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Film vu dans le cadre du Festival du Nouveau Cinéma 2017.

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