La Tortue Rouge – Poévie

Poésie (Larousse, 2016)

« Art d’évoquer et de suggérer les sensations, les impressions, les émotions les plus vives par l’union intense des sons, des rythmes, des harmonies, en particulier par les vers. »

L’horizon. Au large, l’espoir lointain. Un homme (sans verbe ni nom) désormais prisonnier d’un paradis de soleil et de sable sur lequel il s’est échoué, dont il cherche à s’échapper par n’importe quel moyen.

Si pour Sartre, « l’enfer c’est les autres« , pour cet homme en revanche, l’enfer, c’est bien l’absence de l’autre.

Mort sociale, mort du vécu. Vivre sur cette île vierge de toute civilisation, c’est l’abandon, la condamnation à mettre derrière soi ce que l’on a connu. Le naufrage physique se fait aussi identitaire, le Moi désormais à nu.

Les réflexes de l’instinct, l’appel des racines : plutôt que de repartir de rien, bâtir l’instrument d’une fuite vers un futur certain.

Un radeau, qu’une tortue rouge se fera fort de détruire à chaque tentative d’évasion, sous le regard impuissant de l’homme médusé.

Le début de sa fin ? La fin plutôt d’une vie antérieure dont on ne saura finalement jamais rien. Le début, en revanche, d’une nouvelle aventure, une résurrection sensorielle suivie d’un récit-fleuve au long cours d’une vie.

Terrence Malick aurait sûrement signé des deux mains, tant il partage avec Michael Dudok de Wit de nombreux points communs.

En particulier le même amour des non-dits, des émotions non pas dictées mais diégétiques et ressenties, supports à la quête spirituelle de l’Homme, de sa construction, de son accomplissement à travers les âges et le temps.

À la flamboyance et au lyrisme du maître américain au style nouvellement décrié, Michael Dudok de Wit oppose cependant une retenue, un minimalisme volontiers exacerbés.

Si l’on pourra y voir la patte des Studios Ghibli et d’Isao Takahata (producteurs du projet, par ailleurs réalisé à Angoulême, au sein du studio Prima Linea), ce serait pourtant nier la formidable maitrise formelle du réalisateur néerlandais déjà à l’œuvre sur Le Moine et le Poisson, surtout sur Père et Fille, court-métrage oscarisé préfigurant La Tortue Rouge dans sa recherche de pureté et d’essentialité (définitivement, merci la « ligne claire » d’Hergé).

Une Tortue Rouge ne répondant pas aux canons actuels de l’instant, de l’intelligible présent, de l’expérience aussitôt vue aussitôt digérée. Au contraire, son appréciation dépendra étroitement du temps que l’on s’autorisera à lui accorder, de la réflexion non plus présente mais résultante que l’on souhaitera mener.

C’est toute l’essence d’une narration aux frontières de l’abstraction. Sans mot dire, dépourvue de superflu. Au sens, nul n’est finalement tenu. Mais si sens il doit y avoir, ce sont des sens eux-mêmes qu’émergera toute compréhension.

Aussi, raisonner sur le « aimer ou ne pas aimer » serait fatalement passer à côté de l’expérience introspective proposée. Balayer d’un revers de main l’invitation à la réflexion, sur soi, sa vie, le sens que l’on souhaite lui donner. Refuser de lâcher prise, s’écouter, et s’abandonner.

L’œuvre, toute à sa main, cherche ainsi moins à délivrer un message, prêter flanc à une foule d’interprétations, qu’à ouvrir de nombreux horizons, sensoriels, émotionnels, par-delà toute raison, par-delà tout Surmoi.

La captation et la stimulation picturale du Ça.

Revenant à une épure narrative et graphique totales, Michael Dudok de Wit propose un véritable enchaînement de toiles, des tableaux alternant tons froids et chauds, sans jamais que ne soit prononcé le moindre mot. Jouant exclusivement sur les sons, la musique (sublime partition de Laurent Perez Del Mar), la rythmique des mouvements, la perspective des plans, ce dernier convoque l’art cinéma dans son entier, évidemment sa grammaire pour donner vie à des images dont le spectateur, sollicité au coeur, devient dès lors de facto acteur.

la_tortue_rouge

Une frontière nette entre les intentions que l’on pourrait lui prêter (le cinéma comme simple support d’élans créatifs figés) et le résultat proposé, au découpage temporel  totalement pensé, marque de fabrique d’un média pour lequel la maitrise du temps est faiseuse de rois.

Si La Tortue Rouge s’avère être une représentation métaphorique, une allégorie philosophique de la Vie au sens large, de la naissance à la mort, en passant par la procréation et la postérité, c’est bien de temps dont il est avant tout question.

Ce temps au long cours à l’échelle atomique, suspendant les moments les plus importants d’une existence pour mieux en apprécier et éprouver toute la saveur, la dureté ou la beauté. Ce temps, à l’échelle macroscopique, à l’écoulement vitesse grand V, faisant dire bien souvent qu’une vie passe trop vite, mettant dès lors en évidence sa fugacité, sa fragilité, sa dimension temporaire, rappelant sans cesse son inexorable point d’arrivée.

En mettant perpétuellement l’emphase sur l’incertitude du destin de chaque personnage, accordant le même soin, la même importance aux événements joyeux comme tragiques, Michael Dudok de Wit nous offre ainsi un miroir tout en subtilité, chargé en émotions jamais forcées, de notre propre vécu, de ce que l’on a pu connaitre, de ce que l’on connaitra, traversera, dans le bon comme le mauvais. La rencontre de l’être aimé(e), la naissance d’un enfant, l’affrontement de tragédies (personnelles ou naturelles), l’émancipation, la construction, la mort même : pour le réalisateur néerlandais, la vie, c’est tout cela à la fois, et encore plus que ça.

Perle d’émotions, ode à l’Homme, à la Nature, et au Temps, La Tortue Rouge est une oeuvre aussi rare que précieuse, dont la finesse, la fraîcheur, la profondeur ne manqueront pas d’interroger et de fasciner pendant de nombreuses années. Un bijou visuel doublé d’un grand récit existentiel : le premier long-métrage de Michael Dudok de Wit ressemble à s’y méprendre à un véritable chef-d’oeuvre universel.

Festival du Nouveau Cinéma 2016

Second visionnage, nouvelle sensation : La Tortue Rouge y déploie toujours les mêmes qualités, avec un pouvoir d’évocation encore transcendé. Le dessin d’une grande pureté, associé à cette musique aérienne et d’un grand naturel, portent véritablement le film vers des sommets d’émotions brutes, transgénérationnelles, sans aucun doute universelles.

Un long-métrage d’animation d’une beauté absolue, touchant inexorablement le coeur avant de convaincre l’âme par sa grande profondeur.

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